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France-Chine : vigueur et renouveau printaniers

2 avril 2019

La référence de Xi Jinping à son précédent voyage en France, ayant lieu comme cette année au moment d’un « beau printemps », n’est pas qu’une figure poétique, elle entend souligner le changement dans les relations entre les deux nations et préfigurer un renouveau longtemps souhaité du côté chinois. Or, si l’on se souvient de la virulence des récentes campagnes de presse anti-chinoises ou encore des atermoiements de Macron pratiquant son « en même temps » favori — tantôt qualifiant la Chine de système « hégémonique » tantôt participant à la formation d’un front Indo-Pacifique pour la contrer — force est de reconnaître que les choses ont évolué et pas seulement sur le papier.

Ainsi, l’importance des contrats signés pour un total approchant les 50 milliards d’euros parle de lui-même [1] et, aux grands contrats bilatéraux, il faut aussi ajouter les petits progrès concernant les Nouvelles Routes de la soie, face à laquelle la France était restée jusqu’ici très critique sachant que trois listes de projets auraient été retenues par les deux parties.

Chine-UE : multilatéralisme et multilatéralisme

La décision de l’Italie [2] faisant fi des diktats de Washington et le l’UE et prenant - au grand mécontentement d’Emmanuel Macron - ses partenaires de cours en s’engageant dans l’« Initiative une Ceinture une Route » (ICR), aura certainement poussé le président français à sortir de l’attentisme. Mais la guerre commerciale de Donald Trump contre la Chine constitue certainement un aiguillon plus efficace derrière l’organisation par Emmanuel Macron d’un « forum pour la gouvernance mondiale », à Paris lors de la visite du président chinois. La chancelière allemande Angela Merkel et le président de la Commission Européenne Jean Paul Junker y étaient conviés pour réfléchir aux nouvelles règles censées définir les relations UE-Chine et pour relancer le multilatéralisme comme méthode de résolution des crises face aux poussées « unilatéralistes » et « protectionnistes » surgissant à travers le monde.

Alors qu’échaudés par le cas de l’Italie et les velléités d’autres pays européens à fuir la tutelle d’une UE au service de l’occupation financière, le trio Macron, Merkel, Juncker se montrait soucieux d’obtenir de la Chine qu’elle « respecte l’unité de l’UE », en ne négociant plus d’accords économiques avec chaque Etat membre mais seulement au « sommet », la Chine, elle, se montrait surtout préoccupée par un état du monde particulièrement dégradé et par les mesures à adopter pour qu’il ressemble à la « communauté de destin partagé pour toute l’humanité » que Xi Jinping appelle de ses vœux.

Le président chinois a ainsi appelé à remédier aux quatre grands déficits dans les affaires mondiales : déficit de gouvernance, de confiance, de paix et de développement. Il a défendu l’autorité de l’ONU et l’avènement d’un système commercial multilatéral rénové. Il a appelé à rejeter l’idéologie du « jeu à somme nulle », de la guerre froide, de la loi de la jungle, et a régler les conflits de façon pacifique. En matière de développement, il a défendu une approche fondée sur l’innovation pour faire face aux problèmes de la pauvreté. Dans ce contexte, il a une fois de plus invité les autres pays à participer activement à son Initiative une Ceinture, une Route (ICR, nom donné par la Chine à son projet de « Nouvelle Route de la Soie »).

De son côté, Emmanuel Macron a placé « l’ICR » parmi les quatre grandes questions qu’une approche multilatérale doit traiter, avec les questions internationales de sécurité (respect de l’accord nucléaire iranien, dénucléarisation de la péninsule coréenne, et développement et sécurité en Afrique). Selon lui, un multilatéralisme rénové, plus juste, permettrait de résoudre les déséquilibres provoqués dans nos pays par une mondialisation ayant donné naissance à un besoin légitime de protection. « L’ICR est une proposition très structurante qui peut contribuer à la stabilité, au développement et à la coexistence entre les peuples », a-t-il dit, avant de proposer un agenda commun de connectivité Chine-UE, pour construire des infrastructures et des équipements.

Du côté allemand, les paroles d’Angela Merkel qualifiant l’ICR « de projet très important, dans lequel nous, Européens, voulons jouer un rôle » et qui permet de « visualiser de façon excellente l’interdépendance entre l’UE et la Chine » pourraient marquer la fin d’une politique d’hostilité à peine voilée au projet chinois. « La Chine a montré qu’il est possible de sortir des millions des gens de la misère très rapidement. Je pense qu’il y a des choses à apprendre de cet exemple et que nous en devons tirer des conclusions pour notre coopération avec l’Afrique ».

Même Junker s’est prêté au jeu, notant que « concernant » l’ICR, nous, Européens, devons expliquer à nos citoyens qu’il ne s’agit pas d’un projet chinois dirigé contre les intérêts de l’Europe. (...) Je voudrais trouver notre intérêt dans l’application de ce grand projet et savoir que les investissements ne sont pas exclusivement Chinois mais qu’ils bénéficieront aux Européens et à tous les pays par lesquels il transite. »

Rendez-vous à Dubrovnik

Après ces discours d’ouverture, l’UE devra toutefois passer le test de la réalité, notamment lors du sommet UE-Chine de Dubrovnik les 8-9 avril prochains où l’on verra qui est qui. M. Macron, en particulier, et l’UE, en général, s’engageront-ils à faire de l’ICR le « point d’appui archimédien » évoqué par le président français, pour transformer le monde et l’amener vers une sortie de crise, ou, au contraire, y aura-t-il des tentatives de dévoyer l’ICR en le réorientant vers la bulle verte ou la finance spéculative ?

Même si la première manche se termine sur un score gagnant-gagnant, c’est la capacité de transformer, ou non, l’essai qui dira de quoi l’avenir sera fait.

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Notes

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[31 L’achat de 300 Airbus pour près de 30 milliards d’euros ; un accord pouvant atteindre 6 milliards d’euros entre Schneider Electric, très implanté en Chine et Power Construction Corporation (PCC) pour la modernisation des usines PCC en Chine et dans des pays tiers ; un accord entre CMA-CGM, leader français du transport maritime et la China State Shipbuilding corporation pour la construction de 10 navires équivalent à 15 000 conteneurs chacun, pour 1,2 milliards d’euros ; un contrat de 1 milliard d’euros signé par EDF pour la construction des phases 4 et 5 du parc d’éoliennes de Dongtai, dans la province de Jingsu ; et un protocole d’accord pour la création d’un Fonds commun franco-chinois de 1 milliard d’euros, entre BNP Paribas, Eurazeo et China Investment Corporation, pour soutenir l’implantation des petites et moyennes entreprises françaises en Chine ; accord signé entre le CNES et l’agence spatiale chinoise, pour envoyer une quinzaine d’expériences françaises dans la mission lunaire Chang’e 6. Enfin, la levée de l’embargo sur la volaille de 2015, adopté suite à la grippe aviaire, permettra à nos agriculteurs d’exporter toutes les parties de la volaille aux Chinois qui en sont friands, un marché de près de 7 milliards d’euros par an.

[42 En signant un protocole d’accord avec la Chine, le 23 mars dernier juste avant que Xi Jinping ne poursuive son voyage en France, l’Italie est devenu le premier pays européen appartenant au G7 à intégrer officiellement l’ICR.