« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

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Visio-conférence internationale 27 juin 2020

Urgence de l’unité face à la géopolitique de la faim et de la pauvreté

28 juillet 2020

par Henda Diogène SENNY, professeur de management international interculturel
Spécialiste de l’intelligence économique et des relations économiques internationales
Fondateur de l’Ecole africaine de management (EAM) au Congo, membre fondateur de la Ligue panafricaine - UMOJA (LP-U)

Chers conférenciers, chers participants, chers invités, je voudrais, avant tout, exprimer ma reconnaissance à l’Institut Schiller de m’avoir associé à cette discussion en ce moment si particulier.

I. Introduction

Mesdames et Messieurs, loin de l’événement ponctuel, les circonstances dans lesquelles se déroule cette conférence revêtent tout du moment historique, car les énormes conséquences sanitaires, économiques et sociales liées à la COVID-19, réagissent telles des « défis » et des « affronts » lancés aux sociétés et aux hommes au sens de l’historien britannique, Arnold Toynbee.
Pour une fois, nous allons lier les questions de la faim, de la pauvreté et de la santé avec l’histoire ; non pas uniquement dans sa fonction mémorielle, mais aussi et surtout prendre l’histoire comme la plus puissante manifestation de l’énergie sociale et de la volonté de l’homme de se survivre.
Storicismo, autrement dit l’historicisme, comme disent les Italiens, est l’acte par lequel on crée sa propre action, sa propre pensée, sa propre poésie en se mouvant à partir de la conscience présente du passé. Nous savons qu’au moins 13 milliards d’êtres humains, soit deux fois la population mondiale actuelle, sont susceptibles d’être nourris par l’agriculture mondiale. Par conséquent, la destruction des dizaines de millions de femmes, d’hommes et d’enfants par la faim est indigne d’un siècle aussi riche ! Peut-on sérieusement envisager des alternatives à la faim, à la pauvreté et à la santé en entretenant une amnésie historique en matière des droits économiques et sociaux des peuples ?

II. Lutter contre l’amnésie

Mesdames et Messieurs, qui se souvient que le tiers des morts civils et militaires de la Seconde Guerre mondiale, le furent à cause de la sous-alimentation, de la tuberculose et de l’anémie ? Que des tas de cercueils s’étaient entassés dans les églises d’Amsterdam, de Rotterdam, de la Haye à cause de la faim ? Et surtout qu’en Pologne et en Norvège, certaines familles survécurent en mangeant des rats et des écorces d’arbres ? 1947, soit deux ans après cette réalité effroyable, qui se souvient de cette attaque de l’ambassadeur de Grande-Bretagne, dans le cadre de la commission chargée d’élaborer la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Nous voulons des hommes libres, pas des esclaves bien nourris ! » et de la réponse aussi directe de son homologue ukrainien : « Même des hommes libres peuvent mourir de faim » ? Cet échange illustre le début d’un nouvel ordre géopolitique, c’est-à-dire la guerre froide, faisant ainsi échec à la reconnaissance des droits économiques et sociaux dans la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948. Or, comment croire que les droits civiques et politiques peuvent être opérants, sans les droits économiques et sociaux ? Il a fallu attendre 45 ans, presqu’un demi-siècle, en juin 1993, pour que l’ONU adopte à Vienne une nouvelle déclaration rendant indivisibles et interdépendants tous les droits (civiques, politiques, économiques, sociaux et culturels). Hélas, que de temps perdu !

III. Les désillusions de la fin de la guerre froide

Mesdames et Messieurs, l’espoir soulevé par la fin de la guerre froide en matière de droits économiques et sociaux, sera très vite retombé car la puissance planétaire des sociétés transcontinentales de l’agro-industrie et des hedge funds, ces fonds qui spéculent sur les prix alimentaires, les terres arables, les semences, les engrais, les crédits, etc., est nettement supérieure à celle des Etats. La faim n’est pas une fatalité, elle tient du crime organisé. 90 % des paysans du Sud, au XXIe siècle, n’ont comme outils de travail que la houe, la machette et la faux. Les rapports de la FAO dans les années 2010 indiquent que 500 millions de cultivateurs du Sud n’ont accès ni aux semences sélectionnées, ni aux engrais minéraux, ni au fumier, et ne possèdent pas d’animaux. L’écrasante majorité des cultivateurs de l’Inde, du Pérou, du Burkina Faso, du Niger, de l’Equateur, etc., ne disposent d’aucun système d’irrigation. Comment s’étonner qu’1 hectare de céréales donne environ 700 kilogrammes contre 10 000 kilogrammes pour le même espace pour leurs collègues de la Gironde en France. Nous l’avons déjà dit, la faim n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de la volonté de quelques-uns. Et c’est par la détermination des hommes qu’elle sera vaincue.

Quelques exemples pour illustrer des situations de prédation des multinationales de l’agro-industrie en Afrique :

Au Cameroun : en 2006, on se souvient de la lutte admirable du Comité de développement de la région de N’do, regroupant les syndicats paysans et la société civile contre l’accaparement de 11 000 hectares de terres arables par la SOSUCAM (Société sucrière du Cameroun), autorisé par le gouvernement camerounais. Il convient de préciser que la SOSUCAM est la propriété d’Alexandre Vilgrain, un industriel français, et que cette société avait déjà acquis 10 000 hectares au Cameroun en 1965. Ici, le continuum colonial bat encore son plein dans le domaine économique.

Au Sénégal : ce sont les Grands domaines sénégalais (GDS), appartenant à des groupes financiers français, espagnols, marocains, etc., qui ont acquis des dizaines de milliers de terres arables à Saint-Louis, privant les paysans d’espaces nécessaires pour la culture vivrière. Comme au Cameroun, les cultivateurs du Walo, réduits à de modestes récoltes de riz sur un hectare, s’organisent pour résister avec beaucoup de dignité.

Au Nigéria, Bénin et Mali : les hedge funds internationaux s’appuient aussi sur des oligarques locaux pour organiser les accaparements de terres.

 C’est ainsi que les riches marchands de Sokoto et de Kano ont mis la main sur des dizaines de milliers d’hectares de terres vivrières.

 Au Bénin, ce sont les barons politiques et économiques qui accumulent des hectares, laissés volontairement en friche, en attendant de les revendre plus chers au lieu d’investir dans la contrée de Zou, ancien grenier à blé du Bénin.

 Enfin, on note la même mécanique marchande au Mali où de riches hommes d’affaires de Bamako ont l’habitude d’acquérir des terres arables à vil prix en vue de la revente à prix d’or auprès des princes saoudiens ou des hedge funds de New York.

En conclusion

Mesdames et Messieurs, la ruine de l’économie et les catastrophes qui s’annoncent suite à la pandémie de coronavirus, relève de ce qu’on appelle la faim conjoncturelle. Sa particularité réside dans la soudaineté et l’imprévisibilité des dégâts générés hautement visibles. Son caractère spectaculaire ne doit pas nous aveugler sur ces véritables causes. Or, ce qui a été décrit durant tout le long de cette intervention, relève de la faim structurelle. La faim structurelle a des causes profondes. Elle est permanente et peu spectaculaire, détruisant psychiquement et physiquement des millions d’êtres humains. La faim structurelle expose des millions de mères sous-alimentées à mettre au monde des enfants déficients.

Mesdames et Messieurs, à l’appel à l’alternative « prospérer ou périr » de cette conférence, nous le précéderons par le mot « unité ». Car, pour nous panafricanistes, la question de la faim relève moins de la sécurité alimentaire que de la souveraineté alimentaire. Seule l’unité politique nous donnera les armes nécessaires destinées à protéger l’immense ressource des terres arables sur tout le continent africain. C’est à ce prix que la souveraineté alimentaire sera garantie à tous les Africains ! Umoja Ni Nguvu.

Je vous remercie