« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

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Visioconférence internationale 13 et 14 novembre 2021

L’Afghanistan après le retrait des troupes étrangères

Deuxième session

24 novembre 2021

Son excellence, Mme l’ambassadrice Anna Evstigneeva, représentante permanente adjointe de la Fédération de Russie auprès des Nations Unies à New York

Video du discours

Merci beaucoup pour cette invitation.

C’est toujours un plaisir et un honneur de participer aux conférences et aux webinaires de l’Institut Schiller, un vieil ami de notre pays. Le sujet de cette première table ronde, à savoir si « Une crise stratégique entre grandes puissance peut être évitée », est très important pour nous.

En raison des dossiers que je traite au Conseil de sécurité de l’ONU ici à New York en tant que déléguée russe, et vue l’importance de la situation en Afghanistan pour la région et pour l’avenir des relations entre les grandes puissances, je me concentrerai sur ce sujet.

J’ai déjà évoqué cette situation cet été, lors de votre visioconférence précédente. Depuis ma dernière intervention ici, la situation a changé de façon spectaculaire. L’Afghanistan a connu une transformation majeure et très rapide : avec la fuite de l’ex-Président Ghani provoquant l’effondrement du gouvernement et l’arrivée au pouvoir des Talibans à la mi-août.

Après 20 ans de présence, les États-Unis et leurs alliés ont finalement quitté le pays. Au moment où nous parlons, la situation, la réalité sur le terrain, est entièrement nouvelle. Personne n’avait jamais prévu que la situation évolue de cette façon, surtout le retour des Talibans, dont la victoire, après leur défaite (en 2001), a été si rapide et inattendue pour tous.

Il s’agit pourtant d’une réalité objective. Les membres de l’ensemble de la communauté internationale doivent faire face à cela d’une manière ou d’une autre. Nous l’avons très bien vu ici à l’ONU, au Conseil de sécurité. Et on a pu le voir aussi dans les médias avec les rapports qui émanaient des grandes capitales, selon lesquels presque personne n’était préparé, y compris à Washington.

Cette confusion quant à ce qu’il faut faire, était si évidente, et en fait je ne suis pas sûre que nous ayons dépassé ce stade, s’il y a plus de clarté à cet égard dans les grandes capitales et aussi en Afghanistan.

Ce qui est plus important à mon avis, c’est que lorsque les Talibans ont pris le pouvoir, ils n’étaient pas non plus préparés à faire face aux défis auxquels le pays est confronté.

D’un côté, il s’agit clairement d’une fenêtre d’opportunité pour eux d’écrire une nouvelle page dans l’histoire et d’intégrer la communauté internationale en tant qu’État pacifique et responsable. Mais dans le même temps, il est clair que pour l’instant, ils ne sont pas en mesure de résoudre les problèmes du pays par eux-mêmes.

Il n’y a malheureusement pas d’unité en Afghanistan, pas de paix. Le nombre de terroristes est en hausse, et il n’y a absolument pas d’argent pour répondre aux besoins des gens ordinaires.

Bien sûr, les nouvelles autorités afghanes, malgré la façon dont elles sont arrivées au pouvoir, envoient actuellement des signaux positifs sur leur intention de restaurer l’ordre, d’établir un gouvernement inclusif, et de lutter contre le terrorisme et le trafic de drogue. Elles font preuve de leur volonté d’améliorer la coopération avec les pays de la région et la communauté internationale au sens large, y compris avec les principaux donateurs. Cependant, nous ne devons pas être naïfs. Ce sont les talibans et ce sont toujours les talibans, ceux que nous avons connus pendant des années.

Donc, comme nous l’avons mentionné dans différents forums et ce dont les gens parlent dans le monde entier, que les nouvelles autorités en Afghanistan devraient respecter les engagements qu’elles ont elles-mêmes pris. Et que ces engagements devraient être complétés par des actions et des actes. Dans ce sens, il n’y a pas beaucoup de différence par rapport à ce que disent nos partenaires, il faut le dire. Que les Talibans doivent respecter leurs engagements, c’est ce que nous entendons des États-Unis, de l’Union européenne, de la Chine et des pays de la région. Bien sûr, c’est ce que nous disons également.

Mais il est clair comme de l’eau de roche, que la stabilité en Afghanistan est dans l’intérêt de tous. L’un des principaux défis pour la stabilité dans le pays est le terrorisme. Il est devenu plus évident récemment que les activités de l’ISIL (État islamique d’Irak et du Levant) sont particulièrement préoccupantes.

Les récentes attaques terroristes sont devenues des actes de terreur méprisables. Et il est clair que l’ISIL tente de démontrer son pouvoir et son influence dans le pays, ainsi que la manière dont il peut influencer et approfondir les divisions ethniques et religieuses dans ce pays pauvre. Aussi, cela devient une grande préoccupation pour nous, parce que nous sommes proches, nos partenaires d’Asie centrale sont proches. Il y a un risque de débordement dans la région.

La production de drogue va de pair ici, parce que c’est l’une des principales sources de financement des activités terroristes. Et elle doit être arrêtée.

En dehors de cela, l’Afghanistan doit également faire face à une corruption très vaste, à une dépendance économique et financière, à des violations des droits de l’homme et d’autres problèmes. Il est clair que le pays avait l’habitude de s’en remettre aux injections financières de l’extérieur.

Maintenant, ce flux d’argent a presque été complètement asséché. Il n’y a pas de budget, pas d’argent pour les services de base, pas de salaires pour la police, les enseignants, les médecins.

L’aide humanitaire, même si elle a augmenté, n’est pas une solution pour résoudre le problème de manière durable. Ce n’est qu’un sparadrap temporaire.

Cependant, il est très important de souligner qu’il s’agit de défis et menaces de longue date en Afghanistan. Ils existent dans le pays depuis des années, et l’on comprend bien aujourd’hui que ces problèmes ont été simplement mis sous le tapis pendant toutes ces années de présence internationale. Nous ne voyons pas d’économie autonome ou d’état autonome en Afghanistan. Si la communauté internationale ne réagit pas en conséquence à la situation, et le fait rapidement, l’Afghanistan continuera à glisser vers l’abîme. Ce qui est également très dangereux, c’est qu’il pourrait entraîner la région avec lui. Malgré l’unité relative de jugement en ce qui concerne la situation dans le pays, comme je l’ai dit auparavant, il y a différentes nuances en termes de messages adressés aux Talibans par les différents acteurs.

Il y a définitivement une profonde méfiance envers les Talibans, et encore plus de méfiance entre les principaux acteurs. Sans parler des autres, nous savons qu’ils essaient tous de faire de leur mieux pour garantir des intérêts géopolitiques qui vont au-delà de l’Afghanistan et de la stabilité dans la région.

Mais, nous travaillons toujours au sein de la Troïka (Russie, Chine, Etats-Unis) et de la Ttroïka élargie (incluant le Pakistan), et j’en ai parlé assez longuement la dernière fois. C’est une partie très importante de notre engagement pour l’Afghanistan. C’est le format qui comprend la Russie, les États-Unis, la Chine et le Pakistan. C’est le format actuellement le plus pertinent pour la prise de décision, surtout dans le domaine politique.

Mais il doit absolument être complété par un format plus large, que nous avons également dans le format de Moscou qui englobe les acteurs régionaux et aussi les représentants des talibans. Récemment, il y a environ un mois, une réunion du format de Moscou, qui a confirmé qu’il s’agit d’une plateforme unique pour tous les acteurs régionaux et les dirigeants politiques afghans pour discuter des défis et des problèmes aigus dans le pays et la région.

Cependant, au nom des partenaires occidentaux, je dois dire que, jusqu’à présent, nous entendons la bonne et vieille recette : « Exercez des pressions, plus il y en a, mieux c’est. Maintenez les sanctions. Faites du chantage avec de l’aide humanitaire et économique. »

C’est la rhétorique que nous entendons de ceux qui ont quitté le pays de façon si irresponsable et si abrupte. De notre point de vue, il est clair que toute tentative de dicter et de manipuler ne peut guère influencer la situation parce que les talibans se sont habitués à vivre sous des restrictions. Ce que nous devons faire, c’est répondre aux aspirations du peuple en termes de fonctionnement d’un État fonctionnel et d’une aide réelle - nourriture, salaires, éducation, etc.

Donc, à notre avis, nous devons être pragmatiques dans ce domaine. Nous en avons parlé avant, et c’est très cohérent de la part de la Russie. Nous ne devons pas commettre les mêmes erreurs. Et nous disons à nos partenaires occidentaux, comme nous le disons en Russie : « Ne marchez pas sur le râteau. » Parce qu’il frappera votre tête encore et encore. Les plans de démocratisation ont échoué en Afghanistan comme ils l’ont fait dans de nombreuses autres parties du monde. Il est donc probablement temps de modifier la vieille recette.

Comme Helga (Zepp-LaRouche, la présidente de l’Institut Schiller) l’a dit plus tôt, il est fondamental que nous ayons l’aide humanitaire dès maintenant, que les problèmes aigus soient résolus sans aucun délai - c’est un sujet sur lequel travaille l’ONU et qu’elle essaie de mettre en place : l’augmentation de l’aide humanitaire.

Il existe un régime de sanctions qui constitue un obstacle pour l’augmentation de l’aide humanitaire. Nous ne parlons pas de lever les sanctions, de les modifier ou de les revoir dans une perspective à court terme. Mais il est important de prendre des décisions sur les exemptions qui permettront aux agents économiques et aux agences humanitaires de mieux travailler sur le terrain. Il est fondamental que des décisions soient prises pour débloquer les avoirs (de l’État et de la Banque centrale afghane, toujours gelés par la Réserve fédérale aux Etats-Unis).

Comme je l’ai dit plus tôt, l’aide humanitaire n’est qu’une rustine. L’argent devrait affluer dans le pays, afin que les salaires puissent être payés en ce moment, malgré le fait que de nombreuses personnes travaillent pour le gouvernement. Pour les Américains, c’est un obstacle majeur.

Les enseignants, les médecins, les personnes qui travaillent pour les services de base, devraient recevoir leur argent. Sinon, cela devient très dangereux pour l’effondrement du pays, avec plus de de personnes fuyant le pays. Il est important que nous agissions du mieux possible pour que les élites éduquées et les gens instruits restent dans le pays. Parce que sans cela, il sera difficile de parler d’un Afghanistan stable.

Je sais qu’il y a des efforts de la part des États-Unis pour résoudre ces problèmes. Il est triste que tout dépende des fonds détenus par la Banque mondiale et par les autorités américaines. Le sort de l’Afghanistan est complètement entre leurs mains. Mais il y a un espoir qu’ils comprennent les risques de leur manque d’action. Il y a un espace pour la coopération si nous dépassons la méfiance au moins jusqu’à un certain point, si les gens ne s’entêtent pas dans leurs demandes aux talibans.

En adoptant une position pragmatique et avec un esprit de coopération, je pense que nous pouvons renverser la vapeur et améliorer les choses. Mais nous devons agir rapidement et en toute bonne foi.

Je vous remercie une fois de plus de m’avoir invitée. Je souhaite le meilleur à l’Institut Schiller et je reste disponible pour répondre à vos questions.

Je vous remercie.