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Appel à créer un Comité pour la santé dans l’esprit de la « coïncidence des opposés »

10 novembre 2020

par Helga Zepp-LaRouche


La combinaison de crises auxquelles nous sommes confrontés a atteint une telle ampleur qu’on semble avoir dépassé les limites psychologiques du supportable.

Les experts de la santé du monde entier avertissent qu’il faudra peut-être encore neuf mois pour que toutes les nations puissent disposer d’un vaccin, et encore, ce n’est pas certain qu’il soit accessible à tous. Entre-temps, la COVID-19 pourrait provoquer un million de décès supplémentaires.
 
Cependant, un nombre encore bien plus élevé de vies humaines sont menacées par la famine qui se répand dans les pays en développement, à cause de la baisse des productions agricoles et de l’effondrement du secteur dit « informel » de l’économie. De nombreux pays sont déjà déchirés par des tensions sociales préexistantes que la pandémie a exacerbées, et cette dynamique pourrait s’amplifier massivement dans les mois à venir.
 
L’Organisation internationale du travail (OIT) fait état d’une forte chute (10,7 %) des revenus du travail dans le monde au cours des neuf premiers mois de cette année, ce qui représente 3500 milliards de dollars. Elle prévoit également la destruction de près de 500 millions d’emplois d’ici la fin de l’année. Dans les économies avancées, les faillites, le chômage partiel et les licenciements qui mettent en péril l’existence de tant de personnes, ont été au moins temporairement atténués par les programmes d’aide gouvernementaux. Mais la plupart des pays en développement sont dans l’incapacité totale de financer ce genre de programmes. Dans les pays dits « à revenu moyen inférieur », la perte de revenus a atteint 23,3 % au deuxième trimestre et 15,6 % au troisième trimestre, et les perspectives pour le quatrième sont encore plus pessimistes.
 
Si l’on considère qu’avant même l’apparition de la COVID-19, plus de la moitié de la population d’Afrique subsaharienne ne disposait pas d’une alimentation équilibrée et suffisante, l’augmentation de 250 % du prix des denrées alimentaires dans toute l’Afrique (ainsi que le rapporte Vice.com) est une véritable catastrophe.

Comme le directeur du Programme alimentaire mondial (PAM), David Beasely, le martèle depuis des mois, une famine « d’ampleur biblique » menace de tuer jusqu’à 300 000 personnes par jour.
 
Face à une telle tragédie, il est clair que seuls des gouvernements travaillant ensemble peuvent mettre en œuvre les programmes d’urgence nécessaires pour sauver plusieurs millions de vies. Hélas, la période récente montre qu’en Occident, l’ordre du jour est à l’affrontement géopolitique avec la Russie et la Chine, et non à la coopération. Pour ne citer qu’un exemple, sur les 5 milliards de dollars dont le Programme alimentaire mondial (PAM) a urgemment besoin, il n’en a obtenu que 750 millions. Que faut-il faire ? Allons-nous rester les bras croisés en regardant la tragédie se dérouler devant nos yeux ?
 
Lorsqu’au XIVe siècle, frappée par la peste noire, l’Europe se trouva plongée dans un « âge des ténèbres », le cardinal-philosophe Nicolas de Cues, véritable fondateur de la science moderne et de l’État-nation souverain, élabora une nouvelle méthode de pensée : la « Coïncidence des opposés » (Coincidentia Oppositorum). Il s’agissait d’une approche entièrement nouvelle pour résoudre les problèmes, selon laquelle l’esprit humain, en tant qu’image vivante du Créateur, est capable de s’élever à un niveau de raison supérieur permettant de résoudre des contradictions apparemment insolubles. Pour le Cusain, l’esprit humain est capable de concevoir le « Un », dont la puissance surpasse celle du multiple. De la même manière, Albert Einstein soulignait que les problèmes ne peuvent jamais être résolus au niveau où ils se posent.
 
Penser en termes de « coïncidence des opposés » est la méthode qui doit nous guider pour résoudre les problèmes qui menacent l’humanité tout entière. Nous devons définir une solution qui prenne en compte les besoins fondamentaux de tous les individus et groupes d’intérêt concernés, sur un pied d’égalité. Concrètement, cette approche est facilement applicable en ce qui concerne la pandémie.
 
C’est avant tout la jeune génération qui voit son avenir menacé par cette combinaison de crise sanitaire et économique, bien qu’elle n’en soit nullement responsable. C’est pourquoi nous devons lui ouvrir des perspectives qui s’attaquent aux vrais problèmes et lui donnent une mission concrète. Nous ne serons en mesure de faire face à la pandémie de COVID-19 et à d’autres à venir, qu’en instaurant dans chaque pays du monde des systèmes de santé de haut niveau, s’inspirant de la « carte hospitalière » définie dans l’après-guerre par la loi Hill-Burton aux Etats-Unis, ou des programmes français et allemand avant leur démantèlement par les privatisations, ou encore du système qui s’est avéré si efficace à Wuhan, en Chine.
 
On pourrait faire un premier pas dans cette direction en instituant, par exemple, des partenariats entre des hôpitaux, des centres hospitaliers universitaires et des facultés de médecine aux États-Unis et en Europe, et des institutions similaires en Afrique. Pour mettre en place un système de santé moderne, il faut non seulement des capacités médicales, telles que des hôpitaux, des infrastructures, de l’eau, de l’électricité, etc. mais aussi un personnel nombreux et bien formé.

À cet égard, ces partenariats devraient assurer la formation de jeunes chômeurs aux États-Unis, en Europe et dans les pays africains, pour en faire des auxiliaires de santé, dans un premier temps, puis des personnels soignants, sur le modèle du Civilian Conservation Corps (CCC), le grand programme de réhabilitation des jeunes par le travail, mis en œuvre dans le New Deal de Roosevelt.

La première étape consiste à former des jeunes afin de les déployer dans les communautés ou les villages, et à apprendre à la population les mesures de santé publique pour lutter contre la pandémie. Dans le Tuskegee (Alabama), le Tennessee, St. Louis (Missouri) et d’autres endroits aux États-Unis, ce type de coopération avec les collectivités et institutions locales est déjà en place, impliquant également les cliniques et les forces de police locales. Cela crée une relation de confiance, via des visites à domicile, ce qui est d’une importance cruciale étant donné l’incertitude générale qui règne dans la population, la désinformation et les campagnes (parfois massives) contre le port du masque, le rejet des vaccins, etc.
 
Dans les projets de partenariat avec l’Afrique, la formation et le déploiement conjoints de travailleurs humanitaires américains et européens auprès de la jeunesse africaine, nécessitent également une mise en confiance qui peut être assurée par le personnel médical et les représentants religieux ou d’organisations de lutte contre les catastrophes. Ces programmes devraient se concentrer d’abord sur la distribution de fournitures médicales et de nourriture facilement transportable (lait en poudre, viande séchée et en conserve, etc.), avant d’être étendus le plus rapidement possible à la formation dans la construction d’infrastructures, l’agriculture et les projets industriels.
 
Dans les quartiers chauds des villes américaines ou des banlieues européennes, où l’on a vu récemment de violentes bagarres de rue éclater pour diverses raisons, et où les jeunes sont exposés à un large éventail de dangers (drogue, alcool, délinquance, addiction aux écrans et contre-culture déshumanisante), ce type de formations constituera sans doute l’alternative urgente dont ils ont besoin pour trouver une tâche socialement utile et orientée vers l’avenir. Aux États-Unis, cette démarche directe, créative et non-violente, s’inscrirait dans la tradition historique du Mouvement des droits civiques de Martin Luther King. Rappelons, dans ce contexte, qu’Amelia Boynton Robinson, la militante qui accompagna le pasteur King à Selma, en Alabama, et qui fut brutalisée par la police et laissée pour morte sur le pont Edmund Pettus, lors du tristement célèbre « Bloody Sunday » de mars 1965, fut vice-présidente de l’Institut Schiller pendant vingt-cinq ans.
 
Ce n’est pas ici le lieu de discuter du problème des quartiers chauds, dans les villes américaines où la violence a éclaté, en particulier suite au meurtre de l’Afro-Américain George Floyd, comme dans les banlieues françaises, où les effets de la pandémie ont considérablement exacerbé des tensions sociales chroniques. Bien que ces conflits sociaux soient sans aucun doute instrumentalisés par certaines forces à leurs propres fins politiques, il est néanmoins urgent d’éliminer les véritables causes du désespoir et du déracinement de la jeune génération. Cette formation initiale d’auxiliaire de santé peut bien souvent déboucher sur une formation professionnelle complémentaire pour devenir infirmier, médecin ou chercheur médical.
 
Le comité ainsi créé devrait réunir des personnes aux qualifications diverses, démontrant, à travers un exemple modeste au départ mais bien conçu, comment aborder le problème, de façon à servir également de projet pilote pour les programmes gouvernementaux à grande échelle qui, espérons-le, devraient suivre peu après.
 
S’il est urgent de former suffisamment de personnel médical dans le monde entier pour mettre sur pied un système de santé mondial, cela doit aller de pair avec la lutte contre la pandémie de famine. C’est un crime contre l’humanité qu’en raison de la crise alimentaire, massivement aggravée par la pandémie, plusieurs millions de personnes dans les pays en développement risquent littéralement de mourir de faim (une des formes de mort les plus atroces, selon l’ancien commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Jean Ziegler), alors qu’aux États-Unis et en Europe, les agriculteurs luttent pour leur survie économique.

Certains ont dû abattre leur cheptel, du fait que les cartels ont créé des conditions de travail proches de l’esclavage dans l’industrie de la transformation de la viande, conduisant à l’émergence de multiples foyers de Covid-19. Il est également inacceptable que les agriculteurs, qui produisent des denrées alimentaires indispensables à l’ensemble de la société, soient acculés à la faillite par la politique de maximisation des profits des banques et des cartels, et par des contraintes idéologiques dites « vertes ».
 
Les représentants du monde agricole devraient donc se joindre à ces équipes médicales pour organiser la livraison d’urgence de denrées alimentaires appropriées dans les zones de crise, et commencer à former d’autres jeunes afin de développer les capacités agricoles dans les pays en voie de développement. Avec les agriculteurs africains, ils pourraient s’atteler à mettre en place une agriculture moderne, ce qui, bien sûr, nécessite de développer les infrastructures de base (eau, électricité, etc.). Il existe des agriculteurs enthousiastes, jeunes et moins jeunes, aux États-Unis, en Allemagne, en France ou en Italie, qui, dans cette situation de crise, considéreraient comme une partie de leur mission dans la vie de contribuer à surmonter une urgence sans précédent grâce à un tel programme.

Aux États-Unis et en Europe, les retraités du secteur de la santé, comme du monde associatif, seraient les bienvenus pour travailler avec ce comité à mettre en place les formations requises. Une partie de leur tâche consistera également à recueillir les dons nécessaires auprès d’entreprises de toute taille, dont les dirigeants comprennent non seulement que ces projets sont un devoir humanitaire, mais aussi qu’il est dans leur propre intérêt de maintenir un monde vivable.
 
Dès que ces projets commenceront à se concrétiser, ils susciteront l’enthousiasme que peuvent inspirer tous les grands projets pionniers, malgré la gravité de la situation, et donneront des perspectives d’avenir à de nombreux jeunes qui, autrement, seraient entraînés dans la révolte sociale et la violence.
 
Comme on l’a dit, cette initiative privée (action civile directe) dans la tradition des actions non-violentes du Mahatma Gandhi et de Martin Luther King, ne peut, à elle seule, résoudre le gigantesque défi qui se pose à nous. Mais elle offre un exemple pratique de la manière dont des hommes de bonne volonté peuvent intervenir dans une situation autrement désespérée et orienter vers la solution requise. Ces exemples concrets inciteront alors les gouvernements (parfois sous la pression) à unir leurs forces en vue de créer, grâce à un nouveau système de crédit, le cadre nécessaire pour surmonter définitivement le sous-développement dans le monde.
 
Ainsi, l’idée de Nicolas de Cues, selon laquelle on peut trouver une solution en s’élevant à un niveau supérieur qui tienne compte des intérêts de toutes les parties concernées, trouverait une application concrète aujourd’hui.

Cette initiative contribuera à lutter contre la pandémie, elle offrira aux jeunes une tâche donnant un sens à leur vie et aidera à améliorer les situations d’urgence aiguë dans les régions économiquement défavorisées des États-Unis et d’Europe, ainsi que dans les pays africains. Elle mettra également en évidence l’importance vitale de l’agriculture et permettra de sauver des millions de personnes de la famine. Dans une situation où tant de gens se sentent impuissants face à la catastrophe du siècle, ce comité donnera à chacun la possibilité de contribuer à surmonter la crise.

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