« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

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Visioconférence internationale du 31 juillet 2021

L’intérêt véritable des Etats-Unis en Asie

2ème session

18 août 2021

Ray McGovern, ancien analyste de la CIA, lanceur d’alerte et co-fondateur de l’association Veteran Intelligence Porfessionnals for Sanity (VIPS), lors de la visioconférence de l’Institut Schiller du 31 juillet 2021 sur l’avenir de l’Afghanistan.

Je voudrais examiner avec vous l’attitude des États-Unis vis-à-vis d’endroits comme le Vietnam, attitude qui se résume à affirmer que les Etats-Unis sont « le pays indispensable » et que les autres méritent bien moins ce qualificatif. Une affirmation teintée d’un certain racisme, pour dire le moins.

Initialement, ma conscience m’a conduit à rebondir sur les déclarations assez incroyables du général William Westmoreland (1914-2005), qui commanda les troupes américaines au Vietnam de 1964 à 1968. A la fin de la guerre, il a eu le toupet d’affirmer : Vous savez, les Orientaux, ils n’accordent pas la même valeur à la vie humaine. La vie ne vaut pas cher en Orient… C’est une chose qu’il faut bien comprendre.

Cela nous ramène en arrière, à 1945… Westmoreland est originaire de Caroline du Sud, tout comme James (« Jimmy ») F. Byrnes (1882-1972), alors secrétaire d’État. Seuls Jimmy Byrnes et (le président) Harry Truman (qui était lui-même raciste) ont approuvé et ordonné le langage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Le racisme joue donc un rôle important dans tout cela. Et à propos du Vietnam, on bavassait sur ces gens aux pieds nus (le Viet Kong), incapables de se mesurer à ce que les Ivy Leaguers (élèves des « grandes écoles » américaines) de notre gouvernement savaient être le défi des États-Unis.

Passons à la première diapositive. Je pense que cela en dit long.

Le général Philippe Leclerc (de Hautecloque, 1902-1947) fut un héros de la Seconde Guerre mondiale. Juste après la fin de la guerre dans le Pacifique, il fut envoyé en Indochine. Interrogé sur le nombre d’hommes qu’il fallait à la France pour récupérer l’Indochine, il avait répondu : Il faudrait 500 000 hommes, et même avec ça, la France ne pourrait l’emporter. C’était en 1946.

Dans les années 1960, les Etats-Unis envoient effectivement 500 000 hommes et ne parviennent pas à gagner. Qu’est-ce qui nous a fait croire, d’ailleurs, qu’on pouvait gagner ?

Autre avertissement, celui formulé par le général Douglas MacArthur (1880-1964) au Président John Kennedy : Quiconque veut engager des forces terrestres américaines sur le continent asiatique devrait se faire examiner par un psy.

J’ajouterais ici une petite note de bas de page : les personnes qui dirigeaient la guerre en Afghanistan, y compris Robert Gates, le secrétaire à la Défense (2006-2011), savaient ce qu’elles faisaient. Tous savaient fort bien à quel point cette opération était inefficace. D’ailleurs, Gates a eu la témérité de dire à l’école militaire de West Point, juste avant de quitter ses fonctions : Vous savez, si j’avais à conseiller les présidents américains, je leur dirais ce que MacArthur leur avait dit : ‘ne vous engagez jamais dans une guerre terrestre en Asie’. Alors qu’il était responsable, en grande partie, avec Hillary Clinton et les généraux, d’avoir incité Obama à renforcer le surge, c’est-à-dire « la montée en puissance » de l’engagement de nos troupes. Et nous voici, vingt ans après le début de cette guerre en Afghanistan.


Voici Ray Mabus, secrétaire à la Marine de 2009 à 2017. Il se vantait de la façon dont ses troupes, et ses Marines en particulier, acheminaient du carburant à nos forces en passant par le col de Khyber (passage stratégique entre le Pakistan et la capitale afghane). Les Talibans leur infligeaient de lourdes pertes humaines, mais ils acheminaient, coûte que coûte, le précieux carburant. Et devinez combien ça coûtait ? Seulement 400 dollars le gallon (3,9 litres) alors que le prix du gallon aux Etats-Unis n’est que de 3,5 dollars, ndt.

Qu’est-ce qui m’incite donc à réfléchir, moi, vieil officier de renseignement d’infanterie ? D’abord, je dois vous dire que lors des cours de formation à l’emploi des armes pour officiers (ROTC), on nous enseignait qu’avant de lancer une opération, il fallait une évaluation précise de l’ensemble des contraintes auxquelles on allait être confronté. Ça semble assez évident, non ? Qu’est-ce que cela impliquait ? Cela voulait dire connaître les forces de l’ennemi : combien ils étaient, où ils étaient, ce qu’ils avaient comme armes, etc. Ensuite, il fallait tenir compte du terrain, de la météo et des LOCS (des lignes de communication et d’approvisionnement). Ray Mabus et les généraux impliqués ont-ils oublié qu’ils devaient faire une estimation de la situation en Afghanistan ? Apprendre les leçons de l’échec préalable de l’impérialisme, les Britanniques, les Indiens, les Russes, et tous ceux qui y sont passés avant et s’y sont fracassés la tête ? Eh bien, non. Forcément, ils ont échoué à conquérir ce pays « vraiment bizarre » où les gens n’aiment pas les envahisseurs étrangers et s’en prennent à eux.

James Conway, le chef du corps des Marines, a dit la même chose. La situation de nos forces était compliquée. Pourquoi ? Il suffit de regarder une carte et d’étudier la géographie du terrain, notamment le relief ! On avait quelques lignes d’approvisionnement précaires passant à travers le Pakistan, qui nous coûtaient très cher en termes de pertes humaines et qui étaient très dangereuses. Vous croyez que les Pakistanais coopéraient avec nous ? Pas du tout, leur objectif était l’opposé du nôtre. Leur priorité était de garder l’Inde hors de l’Afghanistan. Ils encourageaient donc les gens qui combattaient nos troupes en Afghanistan. On prétend que nos généraux ne le savaient pas, eh bien, je laisse à votre imagination le soin de dire si c’est vrai ou pas...

Voici le général Stanley McChrystal. Lui, il savait comment faire… Il allait installer au pouvoir un gouvernement en kit (prêt-à-monter). C’était il y a seulement une décennie, mais certains d’entre vous ne sont pas assez vieux pour avoir connu cela. Il s’est vanté de ce gouvernement en kit, qu’il allait implanter dans la ville de Marjah, dans le sud de l’Afghanistan, quand les opérations militaires seraient terminées... Ah bon ! On était en février 2010. Mais de nombreux experts se sont demandé si ça fonctionnerait, et je suis fier d’avoir été l’un d’eux.

Comment a-t-on pu enchaîner une telle série d’aberrations ? Parce que nous croyons que nous sommes « le pays indispensable ». C’est ce que Madeleine Albright nous a appris, bien avant tout cela. Si nous devons utiliser la force, c’est parce que nous sommes l’Amérique.

Nous nous tenons debout, là-haut, et nous voyons plus loin que les autres pays dans le futur. Wow ! Nous sommes donc le pays indispensable. Et pour les autres pays ? Quand je pose cette question à des étudiants, ils répondent : « Ils sont ‘dispensables’ ?  » Ouais, c’est ça ! L’antonyme d’« indispensable » est « dispensable ». Vladimir Poutine n’a pas été tendre avec le président Obama sur ce point, en déclarant dans une tribune au New York Times qu’il n’était pas du tout d’accord avec l’idée qu’il y ait un pays indispensable dans le monde. Et je dois dire que sur ce point, je suis d’accord avec Poutine.


Maintenant, le divin général David Petraeus, si adulé par notre presse. Pour une fois, le Washington Post a eu une illumination et il a écrit : A la stupéfaction des assistants du président ( Karzai Petraeus était en route pour le rencontrer), Petraeus a suggéré dimanche au palais présidentiel que les Afghans se trouvant pris dans une attaque de la coalition, dans le nord-est du pays, pourraient avoir brûlé leurs propres enfants pour exagérer les pertes civiles. Brûler leurs propres enfants ? Quel genre de personnes brûlent leurs propres enfants ? Je veux dire, ils doivent être des sous-humains. C’est le genre de personnes qu’on pourrait qualifier de « dispensables  »…

Voilà une chose que la plupart des Américains n’ont probablement jamais entendue. C’était pendant la guerre du Vietnam et Angela Davis venait d’être capturée. Cette militante anti-guerre figurait enchaînée en couverture de Newsweek. Depuis la France, où il s’était réfugié, l’auteur noir James Baldwin lui écrivit : Tant que les Américains blancs se réfugieront dans leur blancheur, ils permettront que des millions d’autres personnes soient massacrées. Tant que leur blancheur mettra une distance si sinistre entre leur propre expérience et celle des autres, ils ne se sentiront jamais suffisamment indignes pour devenir responsables d’eux-mêmes. Comme nous l’avons dit un jour, dans notre église noire, ‘Ils périront dans leurs péchés’. C’est-à-dire, dans leurs illusions.

James Baldwin a écrit cette lettre à Angela Davis le 19 novembre 1970. Et j’ose dire que si vous regardez cela de près, avec un regard impartial, et que vous pensez, par exemple, à la bataille royale qui a eu lieu aux États-Unis pour savoir si l’on devait enseigner à nos enfants la vérité sur notre histoire raciste, sur ce que nous avons fait aux Amérindiens, ce que nous avons fait aux Noirs dans ce pays, il y a eu un grand débat pour savoir si nos enfants devaient être exposés à cette vérité. Eh bien, il semble que James Baldwin ait mis le doigt sur le problème, et nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir avant de faire la paix avec cette vérité.

Pour conclure, laissez-moi ajouter que la situation n’est pas désespérée. Il faut garder l’espoir. Et ce qui donne de l’espoir, c’est que le type de pensée qui caractérise cette attitude supérieure, raciste, commence à s’effacer face la lumière du jour et à l’expérience des faits dans le monde réel.

Mais que faudra-t-il pour que les Américains réalisent ce qui se cache derrière ce type de comportement ? Des informations, bien sûr, et c’est ce que nous faisons. Nous faisons tout, je fais tout ce que je peux pour atteindre les Américains qui, franchement, ne savent pas comment distinguer la vérité des mensonges dans les grands médias. Nous espérons également que les Européens – je le dis depuis longtemps, alors j’hésite à le répéter, mais cette fois-ci, il y a quelques preuves à l’appui — doivent grandir. Cela fait quoi, 76 ans depuis la fin de la guerre ?

Les Européens n’ont plus besoin d’agir comme des petits enfants ou des adolescents. Ils n’ont plus besoin de faire tout ce que dit Big Daddy. Et mirabile dictu , merveille des merveilles, la chancelière allemande Angela Merkel a tenu tête aux États-Unis sur Nord Stream II. Le gazoduc qui va de la Russie à l’Allemagne est presque terminé. C’est énorme. C’est inhabituel, je dirais même presque sans précédent !

Nous avons besoin que nos alliés adoptent ce type de comportement, qu’ils ne se comportent pas comme des flagorneurs et des vassaux. Nous avons besoin qu’ils défendent la vérité et la réalité. Quant à nous, Américains, nous devons opérer ce que j’appelle un changement de notre façon de penser. Le vieux terme grec pour cela était metanoia. Noia, l’esprit ; meta, ajouter de la force. Ce qui signifie un changement de vision. Réfléchissez-y ! Et lorsque vous faites l’expérience du monde réel, alors cet orgueil démesuré – qui est, encore une fois, un défaut tragique grec – cet orgueil démesuré peut finir par s’éroder.

Aussi, l’espoir que je vois ici est que nos alliés, nous souhaitant le meilleur, ne salueront pas aveuglément et ne suivront plus nos diktats. Et que les Américains finiront par réaliser que ce genre de surhomme à la Petraeus, ce genre de surhomme à la McChrystal, ce genre de personne à la Albright, c’est un peu comme les ubermenschen, non ? (Il chante :) Deutschland, Deutschland, Uber Alles, Deutschland, Deutschland, Uber Alles . (Strophe de l’hymne national allemand, interdite après 1945.)

Eh bien, c’est la même mentalité. Uber alles — au-dessus de tous les autres. Alors, espérons, prions et travaillons très dur pour provoquer ce genre de métanoïa chez ces Américains qui sont restés des gens qui pensent.

Merci beaucoup de m’avoir écouté.