« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

Accueil > Notre action > Conférences > Sans développement de toutes les nations, pas de paix possible sur notre (...)

Visio-conférence internationale des 15 et 16 avril 2023

Le secret de la réussite économique chinoise

1ère session

20 avril 2023

par Wen Yi (Chine), professeur, macroéconomiste, ancien chercheur principal à la Réserve fédérale de Saint-Louis, Etats-Unis

Merci beaucoup de m’avoir invité à cette merveilleuse conférence.

Tout d’abord, je précise que j’ai dû préparer mon intervention dans un délai très court. Je n’ai donc pas de PowerPoint à vous présenter. Cependant, j’aimerais vous parler du « secret » du développement rapide de la Chine, une expérience majeure qui mérite d’être partagée avec d’autres pays en développement. Malheureusement, jusqu’à présent, aucune théorie économique conventionnelle de type occidental n’a été en mesure de fournir une explication cohérente à l’essor rapide de la Chine, pas plus que ces théories n’ont pu donner d’explication valable à la révolution industrielle britannique. Or, je pense que ces deux phénomènes sont intrinsèquement liés.

Si on ne peut pas expliquer le développement économique de la Chine, il n’y a aucun espoir de pouvoir également expliquer la révolution industrielle qui s’est produite il y a environ 250 ans au Royaume-Uni.

Je vais donc proposer ici quelque chose d’assez différent de la théorie économique conventionnelle. Je commencerai par mentionner trois différences superficielles entre le modèle chinois et le modèle de développement capitaliste occidental. Ensuite, j’essaierai d’entrer dans une logique plus fondamentale.

Premier constat : si l’on compare l’essor de la Chine, ou son développement, avec celui de l’Europe ou de l’Occident, la grande différence, bien sûr, est l’échelle. A ce jour, après près de 250 ans de révolution industrielle, lancée par le Royaume-Uni, moins de 15 % de la population mondiale vit dans des sociétés industrialisées. Plus de 85 % de la population mondiale n’est toujours pas industrialisée. C’est une situation très regrettable. Si la Chine parvenait à achever son processus d’industrialisation, elle ajouterait à elle seule 20 % de la population mondiale à ce groupe vivant dans des sociétés industrialisées.

Deuxièmement, malgré de nombreux obstacles, le processus d’industrialisation en Chine a été très rapide. Si l’on prend comme point de départ la réforme économique de Deng Xiaoping (et pour être plus raisonnable, il faudrait commencer par la création de la République populaire de Chine), cela ne fait que 70 ans. Or, il a fallu plusieurs centaines d’années aux puissances occidentales pour se développer et aboutir à leur industrialisation. Même après que le Royaume-Uni eut donné le coup d’envoi de la révolution industrielle, il fallut 250 ans à l’Occident pour achever cette phase. En termes de rapidité, c’est donc également très spectaculaire.

Enfin, le mode d’industrialisation chinois est très différent de l’occidental. Il est très pacifique, du moins jusqu’à présent. Nous savons que l’industrialisation occidentale a été très douloureuse et s’est accompagnée de nombreuses guerres. C’est pourquoi nous qualifions le capitalisme occidental de « capitalisme de guerre ».

Il s’agit donc de trois caractéristiques superficielles, mais la logique économique sous-jacente est très similaire. C’est ce que je veux souligner, en mettant en lumière cette expérience chinoise, ainsi que la révolution industrielle britannique, et en tirer des leçons pour les pays en développement, car comme le dit le titre de cette conférence, sans le développement ou l’industrialisation de toutes les nations, nous ne pouvons avoir de paix durable. Je pense que c’est un message très profond.

Rétrospectivement, examinons donc l’expérience de la Chine. Ce que j’appelle la recette secrète de la révolution industrielle présente les caractéristiques suivantes :

Premièrement, la pauvreté est enracinée dans l’incapacité à produire en masse des marchandises, vêtements, logements, automobiles ou n’importe quoi d’autre. Cette incapacité à produire en masse est donc la raison fondamentale de la pauvreté. Or, pour produire en masse, nous avons normalement tendance à penser à la technologie. Mais aujourd’hui, la technologie n’est pas vraiment le problème. Nous avons oublié que pour qu’une technologie de production de masse soit rentable, pour qu’elle soit adoptée par n’importe quel pays, et surtout par le secteur privé, il faut qu’il y ait un « marché de masse » ou un marché unifié.

Sans marché de masse, tout ce que vous produisez massivement ne peut être vendu et vous ne pouvez donc faire aucun bénéfice. Nous avons fait l’expérience de la planification sociale, c’était un essai pour faire passer la production de masse sans dépendre du marché. Mais ce type de méthode n’a pas été en mesure de concurrencer le capitalisme, car elle a engendré des pertes. Par conséquent, la production de masse doit être soutenue par un marché de masse. À cet égard, nous ne sommes pas allés au-delà de la théorie économique traditionnelle, car Adam Smith lui-même a souligné que l’industrialisation de la division du travail est limitée par la taille du marché. Sans marché, vous ne pouvez pas espérer adopter une division du travail, car cela entraînerait des pertes.

Nous connaissons donc cette partie. Mais ce que nous ne savons pas, ce qu’Adam Smith n’a jamais souligné et ce que la théorie économique conventionnelle ne nous enseigne jamais, c’est la chose suivante : le marché lui-même est un bien public fondamental. Aucun paysan individuel n’est en mesure de créer le marché, de sorte que ce type de bien public ne peut être créé qu’avec l’aide de l’État.

Le marché repose sur trois piliers : la stabilité politique, la confiance sociale et l’infrastructure. Sans eux, il n’y a pas de marché. Le marché est donc constitué de biens publics, qui doivent être créés collectivement, en particulier par l’Etat. Par ailleurs, nous savons que les infrastructures sont importantes, mais nous ne savons pas encore dans quelle mesure elles façonnent le marché.

Par exemple, l’infrastructure façonne directement la forme, la forme spatio-temporelle du marché, et elle détermine le flux, la direction, le volume et la vitesse du flux de marchandises.

Or, nous savons que l’infrastructure elle-même est un bien public et qu’elle est l’un des piliers qui soutiennent un marché, en plus de la stabilité politique et de la confiance sociale. Ainsi, le nouvel impérialisme ignore complètement la stabilité politique en tant que pilier du marché, il ignore complètement la confiance sociale en tant que pilier du marché. Et bien sûr, ils ne savent pas non plus comment construire des infrastructures, parce que cela nécessite de l’argent.

Nous devons donc aller au-delà d’Adam Smith et comprendre que le marché est fondamental pour soutenir la production de masse, mais que le marché est un bien public qui ne peut être créé qu’avec l’aide de l’État.

Ainsi, lors des réformes des années 1980 et 1990, le « consensus de Washington » exigeait des pays en développement que leur gouvernement revienne simplement en arrière, qu’ils laissent l’État s’effondrer en espérant que le marché émergera de lui-même. C’est faux, si l’on pense à l’histoire de l’Europe. Les gouvernements britannique, néerlandais, allemand, français, américain et japonais ont tous contribué à faire émerger le marché pour leurs propres entreprises.

Un autre principe est que le marché qui soutient les industries ne peut pas être créé par une seule grande impulsion ou une « thérapie de choc ».

En réalité, il ne peut être créé que de manière séquentielle, étape par étape, parce qu’il a des structures. Et le type de marché le plus primitif pour commencer, dans toute société agricole, est ce que l’on appelle le marché proto-industriel, qui soutient les artisans et les petites entreprises.

Cette étape est cruciale, on l’a vu en particulier pour des pays comme l’Afrique et la Chine dans les années 1980. Habituellement, les pays essaient de sauter des étapes plutôt essentielles pour se précipiter vers l’industrialisation, et ils sautent les étapes précédentes pour développer le marché, en se lançant dans la création d’industries.

En fin de compte, ils se heurtent à une crise financière. L’expérience ibéro-américaine, celle du Brésil, de l’Argentine, du Chili et de bien d’autres, l’illustre parfaitement. Ce n’est donc pas la bonne façon de créer un marché. Il faut faire preuve d’humilité et créer un marché à partir de la base, étape par étape. Il suffit de regarder l’expérience chinoise dans les années 1980, lorsque Deng Xiaoping a lancé la réforme économique.

Tout d’abord, il a maintenu la stabilité politique, car il comprenait parfaitement que sans cela, il n’était pas possible d’attirer des capitaux étrangers ni d’avoir une économie. En même temps, il voulait que tous les gouvernements, pas seulement le gouvernement central mais aussi les gouvernements locaux, contribuent à l’économie, essentiellement en créant un marché. Mais Deng Xiaoping était très humble, son objectif était simplement d’atteindre un revenu par habitant de 200 à 500 dollars par personne d’ici à l’an 2000.

Cet objectif modeste s’est avéré juste.

Sinon, on se précipite dans l’industrialisation, on essaie de construire des usines lourdes. L’industrie lourde a besoin de l’industrie légère pour créer sa demande sur le marché. L’industrie légère, si nous voulons utiliser une technologie de production de masse, nécessite une proto-industrie pour créer le marché. L’expérience de la Chine a donc commencé dans les zones rurales, par ce que l’on appelle les entreprises de village et de canton. Bien que très primitives, à très petite échelle, elles étaient néanmoins très importantes. Des millions, voire des milliards de personnes ont participé à ce processus, qui a fini par créer le marché...

La première étape donc, en particulier pour les nations pauvres comme les nations africaines, consiste à créer un marché pour soutenir ces proto-industries, très primitives mais très importantes. Elles attirent les paysans dans l’industrie manufacturière, mais cela reste très rudimentaire. Ensuite, une fois que le marché s’est formé, en particulier avec un réseau de livraison (des magasins de type « maman et papa »), on peut soutenir la production de masse d’industries légères, telles que le textile.

La production textile est très importante en tant qu’étape permettant aux pays de progresser. Une fois l’industrialisation des industries légères achevée, la demande de moyens de transport et de machines est énorme, ce qui permet de donner le coup d’envoi à la révolution industrielle lourde, aux industries lourdes.

C’est donc la troisième étape. Ce n’est qu’une fois l’industrialisation lourde achevée que l’on utilise le capital pour produire du capital, que l’on utilise des machines pour produire des machines. Votre productivité sera alors si élevée que vous pourrez fabriquer des machines agricoles très bon marché et que les agriculteurs seront en mesure de les acheter. Ce n’est qu’à ce stade que la modernisation de l’agriculture devient possible.

De nombreux pays ont commencé dans le mauvais ordre. Ils commencent par l’industrialisation lourde, suivie d’une réforme financière - c’est une erreur totale. Ce n’est pas ainsi que l’on crée des marchés, en particulier pour le marché industriel.

Ce n’est qu’après que la productivité de la population active est devenue si élevée, que le niveau de salaire est si élevé, que la main-d’œuvre devient rare et que le capital devient si bon marché et abondant, que la société est en mesure de passer à un État-providence.

Vous pouvez alors soutenir l’aide sociale. Elle a deux aspects : le premier est l’aide économique, comme les pensions de retraite, l’assurance chômage, l’éducation gratuite, l’assurance maladie gratuite. L’autre aspect est le bien-être politique : les droits de l’homme et autres choses. Mais sans base économique, si vous vous lancez trop tôt dans l’État-providence, vous échouerez. Votre économie ne sera pas en mesure de le supporter.

Je pense que cela résume l’expérience chinoise, qui partage en fait la même logique économique que la révolution industrielle britannique, la révolution industrielle américaine et la révolution industrielle japonaise.

Par conséquent, aujourd’hui, lorsque nous essayons d’aider les pays en développement à développer leur économie, nous devons tirer des leçons de cette expérience, plutôt que de leur donner simplement des industries modernes, parce que leurs économies ne sont pas en mesure de s’y adapter. Le marché ne se crée pas ainsi, il ne peut être créé que de manière séquentielle. C’est là l’essentiel de mon propos.

Mais bien sûr, si vous regardez l’histoire de l’Europe, vous verrez que leurs gouvernements ont joué un rôle très important pour les aider à créer un marché, en particulier un marché mondial.
Sans la création du marché mondial par la colonisation, par les grands voyages, la révolution industrielle n’aurait jamais pu avoir lieu.

Enfin, l’expérience de la Chine nous a montré également que nous pouvons aussi créer des marchés pacifiquement, sans répéter le « capitalisme de guerre » à l’occidentale. C’est l’une des leçons les plus importantes que la Chine peut offrir aux autres pays en développement. L’État, le gouvernement, central et local, doit jouer un rôle très important pour aider votre économie à créer un marché pour votre propre économie.

Question : Pouvez-vous appliquer cette idée de transition, que vous avez évoquée, à l’industrialisation de l’Afrique où, je crois, 50 % de la population est encore agricole, et nous dire si les politiques mises en œuvre par la Chine dans ses engagements auprès des nations africaines en tiennent compte ? Quelles furent son expérience et son interaction avec les nations africaines, et comment voyez-vous l’évolution de la situation à l’avenir ?

Je pense que les différentes nations commencent leur développement depuis des positions différentes, non seulement du point de vue de leur situation géographique, de leurs ressources naturelles, mais aussi de leur stade de développement. Par exemple, j’aimerais donner des conseils aux pays d’Afrique, en particulier d’Afrique subsaharienne, qui sont des pays en voie de développement, ainsi qu’aux pays du Moyen-Orient ou aux anciens pays socialistes d’Europe de l’Est. Du fait qu’ils se trouvent à des stades d’industrialisation très différents, les politiques proposées seraient différentes.

Mais la logique économique est la même. L’objectif est bien sûr de devenir pleinement industrialisé, d’avoir la capacité de tout produire en masse, des produits finis aux moyens de production et à tous les biens intermédiaires, y compris les infrastructures.

Mais comme l’Afrique part d’un niveau très bas, tout comme la Chine au début du XXIe siècle, et que la majorité de la population a quitté les zones rurales, elle doit entamer ce processus d’industrialisation en douceur.

Aussi, pour lancer le processus d’industrialisation, il ne faut pas suivre le « Consensus de Washington » en procédant à une soi-disant libéralisation financière. C’est de l’intoxication, car il n’y a même pas de base économique pour gérer la finance. Il faut commencer par des proto-industries, comme les industries chinoises de type villageois. Elles sont très primitives, le nombre moyen d’employés est d’environ quatre ou cinq. Mais elles génèrent des bénéfices...

Pour des pays comme l’Afrique, il est très important de commencer humblement. Ne soyez pas trop ambitieux. Si vous commencez par accueillir une entreprise automobile ou aéronautique pour y mettre en place une chaîne de montage, ce serait une erreur. En effet, les fondations de votre économie ne sont pas en mesure de le supporter. Ainsi, les ressources naturelles les plus importantes dans vos pays ne sont pas les minéraux, mais la main-d’œuvre. Vous disposez d’une main-d’œuvre abondante, mais elle doit être intégrée à la fabrication. Mais la première étape de la fabrication est humble, elle est de très bas niveau, mais c’est très bien ainsi. Cela va créer le marché pour l’étape suivante. Il ne faut donc pas sous-estimer l’importance de ce processus.

C’est précisément ce qui s’est passé dans les années 1980 en Chine, car juste après la création de la République populaire de Chine, à l’époque de Mao, la Chine était très ambitieuse. Elle disait : « Nous sommes en retard sur l’Occident depuis 200 ans, après la guerre de l’opium. Nous devrions nous précipiter dans l’industrialisation, construire beaucoup d’industries lourdes. »

Bien sûr, certains types d’industries lourdes sont nécessaires à la défense nationale, mais cela ne peut pas être la majorité. Vous n’êtes pas en mesure de les soutenir. L’industrie lourde ne peut être soutenue que par un grand marché, qui exige des produits manufacturés, des machines. Les industries lourdes produisent de l’acier, des machines ; qui va demander cela ? Vous devez compter sur le marché international, mais vous n’êtes pas compétitifs. La demande du marché mondial en machines provient de l’industrie légère, alors que vous n’en avez même pas.

Il faut donc commencer par l’industrie légère, mais pour la soutenir, il faut montrer à tous les agriculteurs, aux paysans non éduqués, comment se lancer dans la fabrication. Il faut donc les faire passer à l’étape suivante, celle des proto-industries. Si l’on regarde l’histoire de la Grande-Bretagne et des États-Unis au début, ils sont passés par ce processus.

A contrario, si par exemple la Chine avait commencé à construire des trains à grande vitesse dans les années 1980, elle aurait fait faillite, parce que l’économie n’était pas là pour soutenir cela, même si on lui avait donné la technologie gratuitement. Le fondement du marché est donc important, et il ne peut être créé que de manière séquentielle, étape par étape. Vous ne pouvez pas essayer de contourner de nombreuses étapes ; c’est comme l’apprentissage des mathématiques.

Permettez-moi de vous donner un autre exemple. Les différentes civilisations ont toutes contribué à la connaissance des mathématiques, de l’algèbre, de l’arithmétique, jusqu’au calcul infinitésimal. Aujourd’hui, même les lycéens peuvent l’apprendre. Mais s’il s’agit d’un enfant, même aussi doué que Newton, vous ne pouvez pas le faire passer directement au calcul infinitésimal. Il doit encore traverser les milliers d’années d’évolution de l’espèce humaine en apprenant les mathématiques en comptant sur ses doigts. Avec ses doigts, il apprend le système des nombres, puis l’addition, la soustraction, la multiplication et enfin le calcul différentiel. De même, si vous mettez un enfant aussi intelligent que Newton dans une forêt, il ne sera toujours pas capable d’atteindre cet objectif. Il faut donc lui faire suivre une scolarité, une formation progressive pour qu’il apprenne toutes les mathématiques afin qu’au niveau du lycée, il puisse apprendre ce type de calcul.

Les pays qui viendront plus tard, les pays africains d’aujourd’hui, s’ils veulent s’industrialiser, doivent passer par les étapes essentielles franchies par les Britanniques, les Japonais et les Chinois. Vous ne pouvez pas brûler des étapes essentielles, sinon, vous aurez des problèmes.

Voilà l’essentiel de mon message.