« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

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Visioconférence internationale du 9 avril

Le point de vue du citoyen africain

1ère session

9 mai 2022

par Jay Naidoo (Afrique du Sud), ancien ministre de Nelson Mandela

Voici la transcription éditée des remarques de Jay Naidoo à la session plénière de la conférence de l’Institut Schiller du 9 avril 2022, « Établir une nouvelle architecture de sécurité et de développement pour toutes les nations ». M. Naidoo est un ancien ministre du cabinet du président Nelson Mandela en Afrique du Sud.

Je vous présente aujourd’hui le point de vue d’un citoyen africain. Comme la plupart des citoyens africains, je suis profondément préoccupé par la souffrance humaine en Ukraine, et je demande que la guerre prenne fin, que la Russie retire ses forces armées et que la crise humanitaire soit traitée de toute urgence.

Je demande instamment à l’OTAN et à la Russie de s’asseoir autour d’une table de négociation et de parvenir à un accord de paix durable qui englobe une nouvelle paix solide et plannifiée entre l’Europe orientale et l’Europe occidentale. Le monde n’a pas besoin d’une autre guerre mondiale, ni même du scénario catastrophe d’un hiver nucléaire.

La Charte des Nations unies nous engage tous à trouver un moyen pacifique de régler nos différends et à veiller à ce que la souveraineté et l’intégrité de tous les États soient respectées. J’ai joué un rôle en tant que combattant de la liberté contre l’apartheid. J’ai été membre du cabinet du président Nelson Mandela. Je répète que la seule façon de dépasser nos différences et nos spécificités et de trouver un terrain d’entente est de mener des négociations pacifiques. Aurons-nous le courage de nous regarder et de nous comprendre, et de gérer à la fois la transition et la diversité dans notre monde ?

L’Afrique n’a pas l’intention de redevenir le théâtre de guerres par procuration dans les conflits géopolitiques entre puissances mondiales. L’humanité est confrontée à un ensemble de crises mondiales qui créent une configuration parfaite pour un événement d’extinction. La science confirme que nous vivons une situation d’urgence écologique grave, avec une augmentation des pandémies, des inégalités, de la faim et de la pauvreté. Le monde ne peut pas se permettre une guerre nucléaire, une autre course aux armements ou même une guerre conventionnelle. Et pourtant, c’est exactement ce qui se passe. Personne ne veut d’une nouvelle guerre froide. En Afrique, nous avons payé très cher les pertes massives en vies humaines, la destruction des infrastructures et même de notre tissu social.

En 1990, nous avons salué la fin de la guerre froide et le rêve d’un monde sans armes nucléaires. L’Afrique du Sud a historiquement démantelé son programme d’armement nucléaire et a plaidé, aux côtés de ses pairs africains, pour un nouvel ordre mondial fondé sur la paix, sur la coopération multilatérale et sur une nouvelle architecture de sécurité mondiale basée sur le développement durable. Notre impératif commun est de parvenir à une paix mondiale permanente et transformatrice.

Imaginez un monde qui aurait fait sienne la proposition faite par Gorbatchev en 1986, lorsqu’il a annoncé une proposition soviétique d’interdiction de toutes les armes nucléaires d’ici à l’an 2000. Ou encore, si la vision d’Olaf Palme, alors Premier ministre suédois, avait été réalisée lorsqu’il a répété en notre nom à tous qu’une guerre nucléaire peut frapper tous les peuples et tous les États, même ceux qui sont les plus éloignés du théâtre de la guerre. Mais cela signifie aussi que tous les peuples et tous les États ont le droit de s’exprimer sur ces armes de destruction massive. Nous avons gâché un moment important pour assurer la paix mondiale, la réduction des armements.

L’élan qui a permis de mettre fin aux armes nucléaires s’est perdu pendant que les accords tombaient à l’eau, et trois décennies plus tard, nous sommes confrontés à la crise d’une nouvelle course aux armements. Le traité de non-prolifération des armes nucléaires est le seul engagement avec un objectif multilatéral de désarmement nucléaire, mis en œuvre en 1970, qui doit être réactivé, et un cadre global mis en place démocratiquement qui représente le monde de toute l’humanité.

Les citoyens africains ont choisi de se tenir au-dessus des raisonnements binaires grossiers de la prépondérance géopolitique mondiale.. L’Afrique a historiquement fait partie d’un Mouvement des Non-Alignés. Notre continent est déjà en train de brûler, au travers des conflits dont nous sommes les victimes, liés aux guerres pour les ressources poussés par les intérêts prédateurs des multinationales mondiales qui cherchent à recoloniser notre continent et à imposer un autre modèle d’extraction brutale et d’exploitation. L’Afrique a ses défis à relever pour éradiquer la faim sur notre continent en tant qu’épicentre du risque de famine. Nous voulons que notre souveraineté soit respectée.

Nous ne pouvons pas détourner nos maigres ressources vers une course mondiale et exacerbée aux armements. Dans un monde où nous cherchons à construire une gouvernance mondiale fonctionnelle et responsable, nous devons ré-imaginer un monde très différent de celui que nous avons connu en 1989, 1990, ou même après la Seconde Guerre mondiale. Le Conseil de sécurité de l’ONU constitue l’anachronisme d’un monde révolu, un monde limité par les divisions entre ses cinq membres permanents disposant du droit de veto, les États-Unis, la Russie, l’Angleterre, la France et la Chine, chacun donnant la priorité à ses propres intérêts et à son influence propre.

Nous plaidons pour une nouvelle architecture de sécurité qui reflète la volonté et les aspirations de pays au delà des seules grandes puissances mondiales. L’Afrique, avec ses 54 pays et ses 1,4 milliard de citoyens, ne peut être exclue d’une participation significative à la prise de décision. Les citoyens africains veulent faire partie d’un mouvement mondial qui comble les vieux fossés entre l’Est et l’Ouest. Un continent doté de ressources minérales et naturelles qui alimentent une économie mondiale, et dont le profil démographique est le plus jeune du monde, souhaite une nouvelle donne économique et politique qui vise à construire une paix transformatrice. Nous n’avons pas besoin qu’une puissance mondiale nous serve de gendarme. Nous nous efforçons de dépasser le paradigme de la guerre induit par la pensée impériale et coloniale. L’objectif central que nous cherchons à atteindre est de surmonter la crise climatique, en construisant une économie verte circulaire qui englobe le développement humain durable et les énergies renouvelables.

Nous espérons que l’Afrique fera entendre sa voix, non seulement celle de nos gouvernements, mais aussi celle des citoyens, des groupes civiques, des étudiants, des femmes, des jeunes et d’un large éventail d’organisations et de coalitions de base dans le débat sur une nouvelle architecture inclusive et de développement.

Nous sommes confrontés à une « chimie » de circonstances et de crises qui peuvent jouer un rôle galvanisant pour un nouveau départ de ce qui fait de nous des êtres humains ; ce qui définit un passage positif pour notre voyage évolutif vers une humanité meilleure, loin de la guerre, de l’agression économique et politique, et du militarisme, vers une nouvelle paix mondiale transformatrice.

Comme l’a dit avec sagesse notre président Nelson Mandela, « Cela semble toujours impossible jusqu’à ce que ce soit fait ». Je prie et j’espère, avec la majorité des citoyens africains, que nous trouvons aujourd’hui la volonté politique de trouver cette part de Mandela en nous pour manifester une plus grande humanité, que nous sommes capables d’atteindre.

Je vous remercie.