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Quel avenir pour le Corridor économique Chine-Pakistan

Troisième table ronde

6 avril 2021

Shakeel Ramay, économiste, Sustainable Development Policy Institute, Pakistan.

Bonjour à tous, bonsoir et bon après-midi, car nous échangeons entre fuseaux horaires différents. D’abord, je tiens à rappeler que l’enjeu du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) dépasse le Pakistan, car ce projet a été conçu pour améliorer la connectivité au sein de la région et au-delà. Avant d’aborder les perspectives d’avenir, quelques chiffres.
De quoi parlons-nous ? Si nous regardons le plan à long terme du CPEC, conclu entre le Pakistan et la Chine en 2017, il concerne sept domaines : connectivité, énergie, industries et parcs industriels, développement de l’agriculture, tourisme, moyens de subsistance de la population et coopération financière.

Pour ce qui est de la première phase du CPEC, beaucoup disent : « Qu’est-ce que le Pakistan y gagnera ? » Tout d’abord, nous avons déjà pu créer 75 000 emplois, ce qui implique en réalité 75 000 familles. Cela signifie donc qu’un très grand nombre de personnes en ont bénéficié. De plus, dans le cadre du CPEC, le Pakistan a décidé de produire plus de 10 000 MW d’électricité jusqu’en 2022. C’est absolument nécessaire, parce que si l’on se base sur 2015, il apparaît clairement qu’en raison de la pénurie d’électricité, notre pays perdait 4 à 5 milliards de dollars par an. Quant à son PIB, il atteignait à peine 200 milliards de dollars. C’était une perte énorme. Notre industrie s’est délocalisée vers d’autres pays, car le Pakistan n’était plus en mesure de fournir aux producteurs l’électricité dont ils avaient besoin. Depuis, plus de 100 PME en ont bénéficié et les infrastructures se sont améliorées.

Il y a un secteur important dont il faut parler. En 2012, l’Autorité nationale des autoroutes du Pakistan a présenté un rapport au Parlement, indiquant que le Pakistan avait besoin de 1,2 milliard de dollars pour réhabiliter les infrastructures de transport. Rien que pour réhabiliter l’existant ! Il ne mentionnait pas le financement nécessaire pour investir dans de nouvelles infrastructures. Cette infrastructure est devenue obsolète parce que le Pakistan a participé à la guerre contre le terrorisme. L’OTAN, les États-Unis et d’autres alliés ont fait transiter par le Pakistan tous les biens nécessaires, les munitions et tout ce dont ils avaient besoin en Afghanistan. C’était le prix à payer, diront certains. Mais malheureusement, nos alliés n’étaient pas prêts à investir au Pakistan.

Si l’on considère les secteurs d’avenir, en termes de revenus pour le Pakistan, un rapport de la Banque mondiale a identifié trois pistes majeures. En premier lieu, le Pakistan serait un bénéficiaire immédiat de l’ICR (Initiative une ceinture, une route, ou Nouvelle Route de la soie) par le biais du CPEC. Cela se traduirait, par exemple, par une augmentation du revenu réel de 8 %. En y ajoutant certaines réformes, on atteindrait 10,8 %. Quant au bien-être général, les gains sont très substantiels. Parce qu’en s’alliant aux États-Unis, à l’OTAN et à d’autres pays européens dans la guerre contre le terrorisme, le Pakistan s’est également trouvé confronté à des problèmes liés à cette guerre, et les gains en termes de niveau de vie ont fortement diminué.

L’ICR et au CPEC apporteront donc de nouveaux progrès. Le CPEC créera 1 million d’emplois jusqu’en 2030, y compris au Pakistan. D’autres aspects de l’ICR devraient même permettre de créer 4 millions d’emplois pour les Pakistanais.
On doit aussi prendre en compte l’effet sur le commerce à l’intérieur de nos frontières. Le CPEC le ferait croître de 9,8 %. Nous parlons d’un facteur de retour de 10,81 %, dont le bénéficiaire immédiat chez nous sera la main-d’œuvre non-qualifiée. Qu’il s’agisse de travailleurs du BTP ou d’autres travaux d’infrastructure, ce sont les moins qualifiés qui en bénéficieront.

Parlons enfin de la pauvreté. Grâce au CPEC et à l’ICR, le Pakistan sera en mesure de tirer 1,1 million de personnes de l’extrême pauvreté.

Quel serait cependant le véritable avantage ? Je le répète depuis des années : c’est le fait que le CPEC agira comme un pôle de connectivité, permettant ainsi à la Chine de se connecter également à d’autres pays.

Regardons la carte. La Chine commerce avec le monde entier. Cependant, si l’on regarde les itinéraires de transport maritime, la plus grosse partie du commerce chinois part de Shanghai, le plus grand port du monde. De là, les porte-conteneurs contournent l’Asie du Sud pour atteindre la mer d’Oman, avant de se rendre en Europe et ailleurs.
Faire partir de Shanghai tout ce qui est produit en Chine est une connectivité qui a été essentiellement mise en œuvre pour l’Arabie saoudite, le Koweït, l’Allemagne, la France et quelques autres pays.

Or, si l’on veut exporter depuis la région occidentale de la Chine, le CPEC offre d’énormes avantages. Le trajet est plus court, ce qui permet de réduire aussi bien le temps du voyage que le coût de l’énergie dépensée pour le transport. Ensuite, on évite le détroit de Malacca, un passage maritime de plus en plus encombré.

Un « CPEC+ » avec l’Afghanistan

Pourquoi avons-nous besoin du CPEC et de l’extension « CPEC+ » avec l’Afghanistan ? Quand on voit la pauvreté, le chômage et l’insécurité alimentaire aiguë, et si l’on considère les emplois à la clef, cette perspective du CPEC+ nous offre un avenir différent. Je vous rappelle qu’il y a quelques jours, le secrétaire général de l’ONU a déclaré que l’Afghanistan est au bord d’une crise alimentaire majeure.

Là encore, j’ai proposé un instrument capable de répondre aux besoins spécifiques du pays : le Fonds d’intégration économique régionale de l’Afghanistan. Pourquoi ce fonds ? Il est vrai que différentes initiatives y sont déjà à l’œuvre, comme le « Heart of Asia » [Coeur de l’Asie] ou des programmes d’investissements de la part de l’UE, des Etats-Unis, de l’Inde, de l’Iran et d’autres pays. Le CPEC+ leur fera-t-il concurrence ? Non, il s’agit clairement d’initiatives complémentaires. Le choix optimal, me semble-t-il, serait de créer le nouveau fonds pour l’Afghanistan que je propose. Il devrait venir, pour ainsi dire, « du peuple » et fonctionner sur une base politique non-partisane, sans jeux politiques ou autre chose de ce genre : il devrait être purement destiné au développement économique.

Permettez-moi d’évoquer la dimension extra-régionale du CPEC. Car, simultanément, à part une plus forte connectivité avec l’Inde, il implique d’autres acteurs. Par exemple, le « Middle Corridor » [Corridor du milieu] vers la Turquie. Celle-ci essaie aussi de construire son propre corridor, pour atteindre plus facilement la Chine. Cette fois encore, l’Afghanistan en fera partie. Et puisqu’il s’agit du cœur de l’Asie, dont la Turquie est un acteur central, on peut également la relier à cette région.

Mentionnons aussi la liaison Khaf-Herat (Iran-Afghanistan), une nouvelle initiative qui a vu le jour en décembre dernier. Il s’agit d’une ligne de chemin de fer de 225 km pour relier la ville de Khaf en Iran à Herat, en Afghanistan.

Elle peut s’insérer dans le corridor international de transport nord-sud, où elle formera un axe majeur dans la région pour tous les pays de l’Organisation de coopération économique (ECO). Cette jonction donnerait encore plus de force au CPEC.
Enfin, le dernier corridor qu’il faut mentionner est le corridor Bangladesh, Chine, Myanmar, Inde (BCMI), qui est le sixième corridor de l’ICR. Il part de Kunming en Chine pour aboutir à Kolkata, en Inde. S’il voit le jour, ce sera vraiment un événement intéressant, parce que cela permettra à l’Inde d’atteindre l’Asie centrale par voie terrestre, une perspective dont elle rêve depuis longtemps.

Mais comment aller de l’avant ? Comment y parvenir ? Je pense qu’il ne devrait pas y avoir de concurrence entre tous ces corridors. Tous les pays impliqués devraient coopérer, coopérer et coopérer. La coopération sera le seul moyen de faire réussir chacun de ces corridors. S’ils tentent de miner l’un d’eux, tous seront minés. Mais s’ils veulent les exploiter et en tirer profit, ils doivent coopérer. C’est la première chose. Deuxièmement, ces projets ne peuvent pas concurrencer l’ICR ou le CPEC, parce qu’ils font partie du grand projet de la Chine. Dans le cadre de l’ICR, 140 pays ont déjà signé un mémorandum avec la Chine, ce qui signifie que le CPEC sera lié à d’autres projets. Mais je continue à dire que le besoin de notre époque est la coopération. Tous les pays doivent coopérer et construire des liaisons avec tous ces corridors.

On voit des signes intéressants. La Chine essaie d’investir en Iran. L’Iran offre à l’Inde des alternatives à la liaison Khaf-Herat. Or l’Iran fait également partie de l’ICR. En fin de compte, on peut dire que l’ICR et le CPEC les relieront tous.
Dernier point : il faut éviter la pression du passé. Il est certain que la civilisation chinoise a une longue histoire. La Turquie a sa propre civilisation, tout comme l’Iran. Mais cela ne doit pas peser sur les esprits. Chacune de ces civilisations a beaucoup apporté. Aujourd’hui elles doivent s’entendre et se concentrer sur l’avenir.

Dans ce scénario, le Pakistan souffre moins de ce poids historique, car il a été créé en 1947. Notre histoire en tant qu’État est donc très courte et nous n’appartenons à aucune de ces civilisations. Le Pakistan serait donc l’endroit idéal où ces anciennes civilisations peuvent se rencontrer et travailler ensemble, et pour cela, le CPEC leur offre une excellente opportunité.

Je vous remercie.

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