« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

Accueil > Notre action > Conférences > Le monde après les élections américaines, créer un monde fondé sur la (...)

Visioconférence internationale 12-13 décembre

Nécessité et direction vers une nouvelle Renaissance classique

4ème session

24 décembre 2020

Jacques Cheminade, ancien candidat à l’élection présidentielle française, président de Solidarité et Progrès

.

Paris, 13 décembre 2020 — Si vous réfléchissez à ce qui a été dit lors de cette conférence, la question légitime, la question la plus humaine est de se demander pourquoi il n’existe pas de mouvement de masse, de résistance unifiée contre ce qui nous arrive.

Un mouvement basé sur la raison, sur l’unité entre le bien, le juste, le beau et la vérité. Dans notre monde occidental, bien des résistances se lèvent, mais le plus souvent axées sur un sujet particulier, motivées par la peur, le ressentiment et la rhétorique victimiste, et non par un amour désintéressé pour autrui (agapè) et la confiance dans un ensemble de valeurs partagées.

Nos institutions laissent mourir de faim des millions d’individus, les élections deviennent un théâtre de fraude organisée et l’OTAN crée un état d’avant-guerre contre des pays refusant de faire partie de son complexe militaro-financier.

Alors que j’étais un jeune homme, nous étions des centaines de milliers à descendre dans la rue contre la guerre et pour une forme de gouvernement plus juste qui garantisse la paix. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Il existe des ferments, mais pas de mobilisation globale. Notre défi est de réunir des gens qui s’entendent pour trouver une solution et de les inspirer par une culture de la vie et de la découverte, basée sur une méthode de pensée différente, afin de l’emporter contre toute puissance ou agence adverse.

Einstein disait que pour trouver la solution à un problème, on ne peut pas rester au niveau des termes dans lequel il se pose et qu’on doit faire appel à un ordre de pensée plus élevé. Ce qui l’inspirait pour relever ce défi scientifique, ce n’étaient pas les formules mathématiques, mais le pouvoir de la musique comme source de la création humaine.

C’est l’année de Beethoven, artiste et scientifique à la fois. Le début de la solution, nous disait Lyndon LaRouche, c’est de penser comme lui, de « faire trembler la terre et le ciel ensemble », ainsi que l’avait affirmé le prince Lobkowitz après avoir entendu sa Symphonie « héroïque ». Pas au sens où l’entendaient les romantiques, en augmentant l’intensité sonore et le pathos émotionnel, mais en allant en profondeur dans l’expression du potentiel créateur humain, rendu intelligible à tous, plutôt que comme la chose possédée par une minorité oligarchique.

Certains, je le sais, diront que tout ça n’est que du blabla et pas indispensable à l’action. C’est justement cette croyance, au contraire, qui causa l’échec des révolutions dans l’histoire de l’Homme. Il s’agit, plus précisément, de la vision britannique, du pragmatisme impérial en faveur d’une approche purement pratique. L’adopter, c’est la recette pour perdre socialement ou pour se soumettre personnellement.

C’est ce que le poète allemand Friedrich Schiller (1859-1805) identifie dans sa Dixième lettre sur l’Education esthétique de l’Homme comme les deux égarements auxquels succombaient ses contemporains de la Révolution française : ils devenaient soit des « sauvages », sacrifiant leurs principes moraux en se soumettant à leurs instincts irrationnels et aux mœurs dépravées, soit des « barbares » sacrifiant leurs sentiments en appliquant des principes érigés en vérités éternelles, permettant de conduire à la guillotine leurs opposants en les accusant de trahison.

C’est pourquoi, afin de devenir un serviteur efficace de l’humanité, agissant pour l’avantage d’autrui, vous devez d’abord ennoblir votre caractère, le rendre meilleur, et interroger votre conscience, pour devenir ce que les Américains appellent fit for the job (apte à la tâche).

Permettez-moi d’élaborer ce concept en vous présentant la Neuvième lettre [sur l’Education esthétique] de Schiller, véritable don à l’engagement futur pour vous, les jeunes, dont dépend le sort de l’humanité, pourvu que vous transformiez continuellement votre moi intérieur afin de relever le défi politique de rendre le monde meilleur :

Le malheur de ses frères, de toute son espèce, parle haut au cœur de l’homme sensible ; plus encore, leur abaissement ; l’enthousiasme s’enflamme, et, dans les âmes énergiques, le désir brûlant aspire impatiemment à l’action et au fait. Mais s’est-il aussi demandé si ces désordres du monde moral blessent sa raison, ou s’ils ne froissent pas plutôt son amour-propre ? S’il ne le sait pas encore, il le reconnaîtra à l’emportement avec lequel il poursuit un résultat prompt et déterminé. Le mobile moral pur a pour but l’absolu : le temps n’existe pas pour lui, et l’avenir, du moment qu’il doit, par un développement nécessaire, sortir du présent, devient le présent à ses yeux...
 
(...) Si donc un jeune ami du vrai et du beau voulait savoir de moi comment il peut satisfaire, malgré la résistance du siècle, le noble penchant de son cœur, je lui répondrais : dirige vers le bien le monde sur lequel tu agis, et le cours mesuré et paisible du temps amènera le résultat.
 
(…) Il tombera, l’édifice de l’erreur et de l’arbitraire, il faut qu’il tombe, il est déjà tombé dès que tu as la certitude qu’il chancelle ; mais il doit chanceler dans l’homme intérieur, non pas seulement dans celui qui paraît au dehors.
 
(…) Et pour qu’il ne t’arrive pas de recevoir de la réalité le modèle que toi-même tu dois lui donner, ne te risque pas dans son équivoque compagnie avant de t’être assuré qu’un cortège de figures idéales est présent dans ton cœur. Vis avec ton siècle, mais sans être sa créature. Dispense à tes contemporains non les choses qu’ils vantent, mais celles dont ils ont besoin.

Pour finir, Schiller avertit que « l’austérité de tes principes les fera fuir loin de toi » car, ajouterai-je, ils craindront d’entendre une fois de plus des appels à un ordre moral. Par contre, « ils les supporteront [ces principes] sous forme de jeu » et c’est par « ta main d’artiste » que tu peux essayer de les attirer, car « leur goût est plus chaste que leur cœur, et voilà par où tu dois saisir ces fuyards apeurés ».

C’est ce qu’avait déjà relevé Platon, souvent mentionné par Schiller comme par Beethoven, dans le Septième livre de sa République, après avoir développé « l’allégorie de la caverne ».

Pour Platon, afin de se donner les moyens d’accomplir son devoir absolu en intervenant dans l’univers sensible pour y faire le bien, activité appelée « politique », on doit d’abord explorer l’intelligible avec la géométrie de l’ouïe (la musique) et de la vue (l’astronomie).

Et, ajoutait-il, jamais la violence, ni des méthodes du genre « répétez après moi », ne devront être employées pour éduquer les enfants, mais on les conduira à la découverte par le jeu, la meilleure façon de faire émerger le potentiel en chacun d’eux.

Ceux d’entre nous ayant eu la chance de travailler avec Lyndon LaRouche (1922-2019) ou, en remontant plus loin dans le passé, avec Erasme de Rotterdam (1469-1536), reconnaîtront ici le dialogue éducationnel (colloque) entre êtres humains.

Dans la Grèce antique, à Athènes en 410 av. JC, Platon ajoute que par l’essor de leurs pouvoirs créateurs, hommes et femmes sont égaux et devront être instruits de la même façon, suivant le principe constitutionnel de la Cité. Il précise qu’on devra prêter une grande attention aux adolescents, car s’ils sont formés trop tôt à l’art de la dialectique, dans un environnement compétitif, ils seront tentés d’utiliser cet art par simple plaisir de la contradiction pour la contradiction et pourront même en venir à s’entre-déchirer comme des meutes de chiots.

Platon n’exige pas le respect des anciens en soi, mais appelle à toujours apprendre d’eux pour faire mieux, comme les chanteurs d’un chœur. Plus tard, dans ses Six Livres de la République (une référence à Platon), l’auteur français Jean Bodin (1529-1596) précise que le « bon gouvernement » est celui qui crée l’unité à partir des « discords », comme une chorale où des voies croisées différentes accomplissent un « bien public ». Il y aurait beaucoup de choses à ajouter, mais c’est, en essence, l’esprit de cette nouvelle Renaissance qu’il nous appartient de créer.

Nous, les Français, sommes parfois des gens un peu particuliers, qui identifions le mot « classique » avec la culture apprivoisée, poudrée et corsetée de la cour de Louis XIV et, plus tard, de Napoléon. Pour ma part, je préfère désigner cette culture comme celle d’une nouvelle Renaissance, inspirée de principes que j’ai tenté de décrire, en prenant en compte ce qui se passe lorsqu’elle échoue : vient alors le monde mortel et ridicule décrit par [l’écrivain florentin du XIVe siècle] Boccace, un monde ravagé par l’usure et la peste, tellement proche du nôtre…

C’est à ce stade que nous devons faire notre examen de conscience. Nous avons besoin de nous inspirer de ceux qui ont refusé de se soumettre et se sont moqués des pouvoirs établis et dominants, les Rabelais, les Cervantès et les Henri Heine. Nous sommes confrontés à une menace de la pire espèce, car le champ de bataille se situe plus que jamais dans notre esprit et le défi consiste à éduquer nos émotions pour nourrir les pouvoirs créateurs de notre âme. Nous devrions être conscients de ce qui nous pend au nez et de l’inhumanité ridicule de la situation, bien pire que ce qu’Edgar Allan Poe soulignait en son temps dans ses hilarantes pointes politiques.

Regardons notre environnement. Pour ceux d’entre nous qui n’en ont pas connu d’autre, il est nécessaire de mesurer ce qui nous est fait à tous. La contre-culture dominante se répand parallèlement à la déréglementation financière (surtout depuis le 15 août 1971, fin du système de Bretton Woods), pour promouvoir l’effacement des repères moraux, une déréglementation morale et mentale. La contre-culture des écrans, associée à la violence, à l’addiction et à la frustration, comme dans de nombreux jeux vidéo, est plus qu’évidente.

Les premiers « jeux » vidéo violents de cette nature furent des programmes de formation pour les forces spéciales de l’Armée américaine. Il s’agissait d’induire des réflexes et des automatismes leur permettant de tuer sans avoir à surmonter l’obstacle de leur conscience. Nos enfants sont donc les cobayes de cette dégradation bestiale. Même s’ils tuent des avatars, ils sont psychologiquement blessés, leur inhibition à la mise à mort d’autrui est levée, ainsi que tout respect de la civilité humaine élémentaire. Ceux qui ne sont pas profondément affectés tombent soit dans un comportement asocial, comme les hikikomoris japonais, soit deviennent de plus en plus incapables de concentrer leur esprit dans des processus créateurs. Lorsque j’ai appelé cela un « camp de concentration mentale sans larmes » [cf. Huxley], jamais je n’ai été autant attaqué par des journalistes prétendant défendre le mode de vie des jeunes générations, alors qu’ils servaient leurs manipulateurs.

L’aspect le plus maléfique de ce phénomène est que cela n’est pas imposé par des moyens violents (hormis pour la formation des unités spéciales de la police ou de l’armée), mais par une « servitude volontaire », une dépendance aux comportements bestiaux basée sur la « science du comportement », qui est la version moderne de la cybernétique de Norbert Wiener et du « conditionnement opérationnel » de Burrhus Fredric Skinner (1904-1990), intégrant la spontanéité et la séduction au contrôle de l’esprit. Son livre, Verbal Behavior, reste une référence pour la manipulation des langues, au-delà du novparler orwellien.

Son équivalent en économie, l’économie comportementale, règne dans la plupart des universités occidentales, directement ou indirectement, associée à une « théorie des jeux » qui n’a bien sûr rien à voir avec l’inspiration ludique d’esprits créatifs comme Schiller ou Platon, mais qui s’appuie sur le jeu pour gagner des avoirs contre les autres joueurs. Au niveau des relations entre nations, on parle de géopolitique, ou de « pompeotique » [du nom du secrétaire d’Etat américain], lorsque le joueur veut tout rafler et humilier les autres, un lebensraum [espace vital] mental conduisant nécessairement à la guerre. En un mot, c’est le monde de l’impérialisme britannique et du fascisme. Il est introduit de différentes manières dans notre sphère privée par des séries télévisées, qu’il s’agisse de Games of Thrones, House of Cards, Casa de Papel et bien d’autres, toutes sur le même modèle intrinsèque : le pouvoir au nom de la domination sadique, de la luxure et des perversions monétaires.

Le résultat en est une dissociation et une désocialisation de l’esprit, et le remplacement de la musique humaine (souvenez-vous d’Einstein) par des associations de sons, la soi-disant World Music.

Il s’agit d’une création totalement artificielle, d’une transformation de la musique en une drogue, en résonance automatique avec des émotions primitives, à travers des états de quasi transe et d’hypnose. La danse y est organisée en gestes dissociatifs, dans un monde de couleurs et de sons programmés au niveau neurologique, une installation quasi-digitale d’ensembles d’émotions basés sur des données. Le produit est enveloppé de couleurs et de sons attrayants : Big Brother qui veille sur nous tous, sous l’apparence d’un Sugar Daddy [papa gâteau entretenant des jeunes femmes].

Parmi les classes supérieures, les codes se partagent. J’ai souvent dû, hélas, écouter des solistes français (mais les autres ne sont pas forcément meilleurs), jouant à la perfection leur partition [les notes] sans qu’il ne reste rien de l’intention humaine du compositeur [la musique]. Leur dénominateur commun avec les plus hautes sphères de la société étant l’absence d’une véritable âme humaine, au sein d’une vie sociale transformée en pixels. Un de mes amis pianistes est terrifié de voir que même ses meilleurs élèves essaient de jouer les notes de la partition, incapables de concevoir que la musique se trouve « entre les notes », parce qu’ils ont été formés comme des logiciels perfectionnés pour satisfaire les appétits de leur public occidental. Sinon, la rage explose dans le regietheater où, dans le même esprit qu’un peloton d’exécution contre des hommes, ils organisent des interprètes pour massacrer les chefs-d’œuvre de la création humaine, comme l’exécution du Fidelio de Beethoven dont Helga Zepp-LaRouche nous a rapporté son expérience horrible dans un théâtre de Stuttgart.

Revenir aux classiques ne signifie pas trouver des solutions pour apaiser notre angst [angoisse]. Cela signifie explorer des sources d’inspiration pour notre action et nos créations, et non des parodies ou des pastiches. Nous devrions profiter du confinement imposé dans la plupart de nos pays pour préparer notre indispensable Renaissance, condition même pour que l’espèce humaine donne la preuve qu’elle est capable de survivre.

Permettez-moi donc de conclure par un exemple tiré de la Chine. Le confucianisme est le fil rouge de la contribution fondamentale de la Chine à l’humanisme universel.

Cependant, il est arrivé à maintes reprises que le confucianisme soit dévoyé, fossilisé ou repris par des puissances peu recommandables. Puis, toujours, confronté à un défi lancé par d’autres cultures, il a su renaître. Le christianisme nestorien, le bouddhisme compatissant, le judaïsme et l’islam l’ont contraint à retrouver sans cesse ses sources, jusqu’à aujourd’hui, avec son dialogue avec la science occidentale, rénovant les efforts de Leibniz et de ses collaborateurs jésuites des XVIIe et XVIIIe siècles.

Non seulement nous est-il ainsi permis d’être optimistes, mais si l’on considère notre connaissance de l’univers par rapport à ce qu’elle était au début du XXe siècle, nous ne pouvons nous empêcher de redevenir des explorateurs de l’avenir. C’est cette qualité d’explorateurs et de défenseurs de la loi naturelle de l’univers que nous devons faire revivre, non pas dans les nuages, et pas seulement dans les livres, mais dans notre capacité à prendre soin des autres dans notre vie quotidienne.

Ecoutons l’Hymne à la joie de la Neuvième symphonie de Beethoven, qui a été kidnappé par l’Union européenne. D’abord, c’est inapproprié, et ensuite, c’est une fausse interprétation. Car il ne s’agit pas d’un hymne en soi, il devrait être joué comme une Grande Fugue pour chœur et orchestre. Expliquons aux gens pourquoi il faut l’explorer et le retrouver, de la même façon que Lyndon LaRouche a fait explorer à notre jeunesse les œuvres de Kepler pour comprendre comment il avait procédé pour concevoir la gravité universelle et ce qu’on appelle à tort (et en les présentant dans un ordre inapproprié) ses trois lois. Notre jeunesse de ces années-là a un mandat personnel : non seulement recommencer le processus avec les jeunes d’aujourd’hui pour les générations à venir, mais aussi élargir le champ de cette Renaissance, parce que le danger croissant auquel nous sommes confrontés la rend de plus en plus nécessaire et, puisque c’est dans les moments les plus difficiles et les plus stimulants que se produisent de grandes choses, parfaitement possible.

Pensons comme Beethoven et libérons-nous de nos chaînes mentales, comme les prisonniers de Fidelio quand ils retrouvent la lumière du Soleil. Rallumons le feu de la liberté créatrice avec les meilleurs allumettes provenant de toutes les cultures du monde et créons l’environnement qui permettra à tous les êtres humains d’être libres de créer.

Le monde à venir appartient aux Leonore et aux Florestan, à condition que nous soyons capables de l’engendrer.

Chassons donc les marchands hors du temple, comme le proposait LaRouche, et élevons l’esprit de tous pour organiser une société bien meilleure. Organisons notre survie humaine par la mise en œuvre, en tant que société, de ce que vous avez entendu ici et qui sera élaboré lors de la table ronde qui suit. « Une chose de beauté est une joie éternelle » et, par coïncidence, un défi à faire le bien, ici et maintenant.