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Visioconférence internationale des 20 et 21 mars

La nouvelle route de la soie et le Pakistan

Deuxième table ronde

31 mars 2021

Sultan M. Hali, col. ret. Forces aériennes pakistanaises, journaliste

La Nouvelle Route de la Soie, également connue sous le nom de l’Initiative une Ceinture une Route (ICR), a été établie sur les lignes de l’ancienne Route de la Soie, qui a été pendant des siècles la route terrestre la plus importante reliant l’Europe et l’Asie. La simple évocation de l’ancienne Route de la Soie rappelle les histoires du Vénitien Marco Polo et du Marocain Ibn-e-Battuta, qui ont fait leurs voyages légendaires en Chine au 14ème siècle, ramenant avec eux de riches souvenirs et en ont fait la chronique dans leurs récits de voyage pour que d’autres les suivent.

L’ancienne Route de la Soie, en plus de servir le but d’une route commerciale, a grandement contribué au dialogue des cultures et des religions, et à l’échange d’idées et de connaissances menant à l’âge de la découverte. On sait que Christophe Colomb, équipé de la carte nautique du nouveau monde ramenée de Chine par Marco Polo, ainsi que des notes de voyage du Vénitien, a navigué à la recherche d’une nouvelle route plus courte vers l’Inde (découvrant accidentellement l’Amérique à la place).

La Route de la Soie, qui a débuté par une route commerciale au cours de la dynastie chinoise des Han (206 avant JC-220 après JC), s’étendait sur 6 000 kilomètres et tirait son nom du commerce lucratif de la soie chinoise. Initialement, la Route de la Soie s’est étendue à l’Inde mais les sections d’Asie centrale ont été agrandies vers 114 avant JC.

L’ancienne Route de la Soie était principalement empruntée par les commerçants Chinois, Perses, Grecs, Syriens, Romains, Arméniens, Indiens et Bactriens, ainsi que les Sogdiens, du 5ème au 8ème siècle après JC. La Route de la Soie a progressivement perdu sa valeur et son importance à l’époque moderne en raison de l’évolution du transport maritime et des compulsions politiques dans la région.

La renaissance du concept de Nouvelle Route de la Soie révèle qu’un certain nombre d’initiatives internationales vise à atteindre les mêmes objectifs grâce à une juxtaposition indépendante. L’approche de la Chine concernant la nouvelle route de la soie est multiforme et multidimensionnelle et associe une ceinture économique terrestre de la route de la soie et une route maritime de la soie du 21e siècle.

D’une part, il permet à la base industrielle chinoise consommatrice d’énergie d’acquérir des intrants auprès d’une grande variété de sources ; d’autre part, il permet aux États d’Asie centrale riches en énergie de reconstituer l’approvisionnement en énergie non seulement de la Chine, mais aussi des consommateurs en manque d’énergie en Europe, en Afrique et en Asie. Dans le cadre de l’accord, la Chine veille à ce que les nouvelles institutions financières qu’elle a créées fournissent un soutien fiscal aux pays en développement afin de mettre en place l’infrastructure nécessaire pour répondre aux demandes des consommateurs. La Chine a déployé des fonds totalisant environ 100 milliards de dollars – 40 milliards via le Fonds de la Route de la Soie axé sur l’Asie centrale, 50 milliards via la nouvelle Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) et 10 milliards via la Nouvelle Banque de développement dirigée par les BRICS. Ces initiatives risquent de se confronter à un « mur du retour » du fait des énormes sommes investies dans des projets à faible rendement dans des pays à haut risque, mais les planificateurs économiques de la Chine sont prêts à prendre ce risque car, la Chine étant comme un Phoenix ressuscité d’une situation de pauvreté et de privations terribles, ils veulent apporter leur aide aux moins fortunés.

De nombreux pays situés sur l’ancienne Route de la Soie, en particulier les pays enclavés d’Asie centrale, ont placé leurs espoirs de progrès, de prospérité, de croissance et de développement sur une infrastructure semblable à l’historique Route de la Soie. Leur zèle s’explique par le fait que les économies en développement exigent de nouveaux marchés ; les innovations technologiques facilitent la coopération internationale ; l’amélioration des transports et de la logistique accroît l’efficacité commerciale ; et la demande croissante d’énergie nécessite une coopération internationale. L’avènement des projets de la Nouvelle Route de la Soie agira comme le catalyseur d’une coopération régionale, d’une flexibilité politique, d’une croissance économique, de diversifications commerciales, et d’investissements dans les secteurs des transports, des mines et de l’énergie. Les républiques d’Asie centrale, contraints par l’économie fermée de l’ancienne URSS et par leur situation géographique, qui ne leur permet pas une connectivité adéquate, voient s’ouvrir devant elles une nouvelle ère qui leur donne l’opportunité de jouer leur rôle dans l’économie mondiale. Alors que les médias avaient réduit le monde à un village planétaire, désormais c’est le concept de la route de la soie qui rapproche les nations, les races, les continents et les gens, dans une communauté soudée partageant leurs ressources de production, de services, d’énergie, d’information et d’entente.

Le Pakistan et la Chine ont une relation unique. Lors d’un séminaire, on a posé la question suivante à l’éminent historien américain Stephen F. Cohen : quels sont les deux pays du monde qui entretiennent les relations les plus étroites ? Le public, qui s’attendait à ce qu’il nomme les États-Unis et Israël, a été surpris lorsque le savant universitaire a répondu « la Chine et le Pakistan ». Il a ensuite défini les paramètres de la relation profonde entre les deux pays, qui vont au-delà des besoins transactionnels, de défense ou économiques, mais sont basés sur des principes de respect mutuel et ont résisté à l’épreuve du temps en évoluant vers une relation spéciale. Le corridor économique Chine-Pakistan, connu par euphémisme sous le nom de CPEC, est un projet phare de la nouvelle route de la soie. Le CPEC est un projet de développement global de 15 ans entre le Pakistan et la Chine couvrant la période 2015-2030 ; il implique la liaison du port pakistanais de Gwadar à la région du Nord-Ouest de la Chine du Xinjiang par des autoroutes, des voies ferrées, des oléoducs et gazoducs et une liaison par fibre optique.

Le projet a été envisagé en 2013 par le président chinois Xi Jinping. J’ai une relation très personnelle avec ce méga-projet de la Nouvelle Route de la soie. À la veille de la visite historique du président chinois à Islamabad pour lancer le projet, j’ai été invité par le ministère chinois des Affaires étrangères à diriger une délégation de quatre analystes pakistanais et de trois analystes principaux sri-lankais, afin de se rendre à Beijing et dans d’autres lieux pour y recevoir des informations en profondeur.

Le ministre adjoint chinois des Affaires étrangères, Liu Jianchao, nous a présenté les détails de la visite de Xi en ce qui touche le domaine de la coopération avec le Pakistan et le Sri Lanka. Le ministre a nommé au moins 25 grands projets, en particulier dans le secteur de l’énergie, le renforcement des capacités, le développement technologique et l’infrastructure de communication sous l’égide du CPEC, envisagés, planifiés et exploités conjointement par la Chine et le Pakistan en tant que projet pilote de la Nouvelle route de la soie.

Le corridor économique couvre les zones peuplées et les principales régions du Pakistan et comprend des projets énergétiques, des infrastructures de transport et des zones économiques. La construction de ces projets favorisera la circulation des marchandises, des informations et d’autres ressources, y compris des personnes. Le corridor économique ouvrira de nouvelles possibilités de coopération, de projets dans les secteurs de l’énergie, du commerce et des infrastructures de transport, et offrira des perspectives d’emploi aux habitants des deux pays.

Outre le briefing, les analystes invités ont eu l’occasion de visiter les organisations impliquées dans la mise en œuvre des projets envisagés ou dans l’investissement dans les entreprises ; la China Harbour Engineering Company, par exemple, qui a construit la première phase du port en eau profonde de Gwadar, ou encore la Dongfang Electric Corporation, chargée de mener à bien des missions majeures telles que Ghazi Barotha Hydro Power et la centrale électrique de Nandipur, entre autres. La Banque d’import-export de Chine, quant à elle, est un investisseur sérieux qui a déjà apporté un soutien de 3,6 milliards de dollars (3 milliards d’Euros) au Pakistan en termes de prêts concessionnels et de crédits de services à l’exportation ; et elle était sur le point de signer de nouveaux accords-cadres avec des institutions pakistanaises pour investir des milliards de dollars dans des futurs projets de développement au Pakistan, en particulier dans le secteur de l’énergie et dans le CPEC.

Pour comprendre ce que signifie la Nouvelle Route de la soie pour le Pakistan, il suffit de dire qu’elle lui offre une occasion unique de se remettre sur les rails du développement, en particulier dans des régions arriérées comme le Baloutchistan. Malheureusement, les détracteurs de la Chine ont manipulé certains Baloutches malavisés en leur faisant croire que ce méga projet ne changerait en rien leur situation de privation. Des terroristes comme les talibans pakistanais et l’État islamique ont activement recruté, formé et armé des insurgés pour attaquer les ingénieurs chinois ainsi que les forces de l’ordre pakistanaises. Le Pakistan a créé une force de sécurité spéciale afin d’assurer la sécurité du personnel et du projet ; non seulement cela a permis d’inverser la tendance du terrorisme, mais le projet de la nouvelle route de la soie a commencé à porter ses fruits, et les habitants bénéficient énormément de l’installation de nouvelles infrastructures — écoles, centres de formation professionnelle, établissements de santé et projets de purification de l’eau...

A leur tour, les projets de la deuxième phase ont abouti. Malgré le COVID-19, aucun projet n’a ralenti ou n’a été retardé, ce qui est remarquable. Simultanément, la Chine a lancé « La Route de la Soie de la Santé », parallèle aux multiples couloirs de la Route de la Soie terrestre et à la Route de la Soie maritime. Dans une démonstration concrète de « soft power », elle a offert des équipements de lutte contre le Covid-19 et apporté une aide médicale, notamment avec le COVAX, à plus de 100 pays.

Le critique le plus virulent de la nouvelle route de la soie à ce jour a été le Premier ministre indien Narendra Modi. Vivement opposé au CPEC, qui traverse une partie du Cachemire revendiquée par l’Inde, il a qualifié la route d ’« entreprise coloniale » menaçant de semer « des dettes et de briser des communautés dans son sillage ».

En parallèle des attentats terroristes, des campagnes de propagande ont été lancées pour discréditer la nouvelle route de la soie. La Chine est comparée à la Compagnie britannique des Indes orientales, qui était venue en Inde au XVIIIe siècle en tant que commerçante et avait réussi à conquérir tout le sous-continent. Des rumeurs se répandent selon lesquelles la Chine se livre à une diplomatie du piège de la dette pour endetter les pays emprunteurs et accroître ainsi son influence. Le terme « diplomatie du piège de la dette » a été introduit par l’universitaire indien Brahma Chellaney début 2017 et a été utilisé abondamment ces dernières années pour dénoncer la politique de prêt de la Chine, en dépit du fait que la véracité de ces allégations a été remise en cause par de nombreuses institutions universitaires, dont Rhodium Group, Chatham House et l’Université de Princeton, qui ont affirmé que le récit de la diplomatie du piège de la dette dans le contexte des investissements chinois n’était pas fondé.

Le fait est qu’en ce qui concerne le Pakistan, la plupart des entreprises chinoises participant au mégaprojet sont venues en tant qu’investisseurs. Le peu d’emprunt financier qui a été contracté est à très faible intérêt et réparti sur une longue période de remboursement pour éviter de devenir un fardeau.

Les avantages qui en découlent sont que le Pakistan, pauvre en énergie, a trouvé en la Chine un sauveur, qui a promis de soutenir le pays dans ses heures sombres ; certaines régions du pays ont subi des coupures d’électricité jusqu’à 18 heures par jour. Au cours de la dernière décennie, Islamabad a non seulement tenté de combler les lacunes en matière d’infrastructures à l’intérieur de ses frontières, mais également de renforcer ses liens avec ses partenaires du Nord privilégiés et enfin de réaliser son potentiel.

Les États-Unis ont également des réticences à l’égard de la nouvelle route de la soie. Selon la théorie de la chaîne de perles, inventée en 2005 par le cabinet de conseil américain Booz Allen Hamilton : « La Chine tente d’étendre sa présence navale en construisant une infrastructure maritime civile le long de la périphérie de l’océan Indien. Ce couloir est l’un des nombreux mégaprojets prévus par la Chine en Asie centrale, du Sud et du Sud-Est pour étendre son influence politique et économique et contrer la sphère d’influence américaine établie dans la région ».

Le grand jeu du pouvoir a placé le Pakistan dans une position unique. Il peut potentiellement équilibrer les rivalités entre les grandes puissances et promouvoir la coopération commerciale dans la région, car il entretient de bonnes relations aussi bien avec l’Occident qu’avec la Chine. Historiquement, il y a un précédent, lorsqu’en 1970 le régime du général Yahya Khans présenta une initiative similaire, amenant les deux grandes puissances autour de la table diplomatique ; dans le scénario actuel, une diplomatie commerciale du Pakistan pourrait contribuer à réduire les complexités de cette rivalité.

Ainsi, pour le Pakistan, la Nouvelle Route de la Soie change la donne, ce qui entraînera de nombreux avantages non seulement sur le plan économique, mais augmentera également son prestige au sein de la communauté des nations.

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