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La coïncidence des opposés, une méthode de pensée

Quatrième session

13 juillet 2021

Helga Zepp-LaRouche, fondatrice et présidente de l’Institut Schiller

Permettez-moi tout d’abord de remercier le Dr Satcher pour ces paroles qui captent à merveille l’état d’esprit de ce que nous essayons de faire. Je dois ajouter que je ne peux pas commencer mon exposé sans une pensée pour le sénateur Mike Gravel qui vient, hélas, de nous quitter. Si tous les citoyens des États-Unis se mesuraient à la hauteur de son engagement, le monde serait un endroit très beau et paisible.

Je vais vous parler ici de la « coïncidence des opposés », ce qui peut sembler étrange pour certains. Pourquoi introduire une idée aussi compliquée ? Vous admettrez pourtant que pour exposer un nouveau concept, on a parfois besoin d’une métaphore. C’est un concept nouveau, mais pas tant que cela, puisqu’il vient du XVe siècle. Il s’agit, en réalité, d’une méthode de pensée.

Il y a longtemps, et je passe maintenant dans une tonalité un peu différente, j’avais entendu parler d’un livre, ou peut-être d’un film, je ne sais plus très bien, de science-fiction, qui racontait que l’humanité s’était en quelque sorte autodétruite et qu’il ne restait absolument plus personne sur Terre.

Depuis une autre planète, des représentants d’une espèce avancée avaient alors envoyé un vaisseau spatial sur Terre pour enquêter sur les causes de la disparition de l’espèce humaine. C’était une mission difficile car tout était pratiquement détruit, et le seul objet qu’ils avaient trouvé était un livre sur les méthodes des gangs mafieux de Chicago, qui se battaient entre eux à mort pour prendre la première place. En l’absence de toute autre explication, ces visiteurs de l’espace en conclurent que c’est ce genre de pensée, consistant à combattre « son ennemi » jusqu’à la mort, qui avait conduit à l’extinction des terriens...

Or, si l’on considère les lois de l’évolution de notre univers sur des centaines de millions d’années, puis le développement intellectuel et scientifique exponentiel de l’espèce humaine au cours des 10 000 dernières années, il serait particulièrement stupide de risquer la survie de l’humanité dans une guerre nucléaire potentielle et de nous priver de pouvoir poursuivre l’expérience de percées créatives illimitées dans la compréhension de cet univers physique, qui compte au moins deux trillions de galaxies, selon le télescope Hubble, empêchant ainsi l’espèce humaine de devenir la seule espèce immortelle de l’univers !

Nous sommes à un moment crucial de ce processus d’évolution. Il est clair que malgré les prétentions de certaines forces, l’époque du monde unipolaire est définitivement révolue. Nous avons assurément évolué vers un monde multipolaire, mais il n’est pas basé sur les mêmes principes partout. Il y a un conflit entre, d’un côté, les défenseurs du droit international, tel qu’il est établi par la Charte des Nations unies et qu’il s’est développé depuis la Paix de Westphalie de 1648 en tant que droit international des peuples, et de l’autre, les partisans d’un « ordre basé sur des règles », édictées par les « élites » des pays occidentaux (ce dont on a discuté hier), mais imposé en réalité par Wall Street, la City de Londres et les bureaucraties supranationales qui exécutent ces politiques dans l’intérêt de cette cabale.

On doit avoir une discussion, aux Etats-Unis, en Europe et dans le monde entier, sur la manière dont l’espèce humaine peut retrouver une légitimité, et pas seulement une légalité dans l’ordre international.

La première étape consiste à revenir aux cinq principes de la coexistence pacifique :
— respect mutuel de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’autre ;
— respect mutuel et non-agression ;
— non-ingérence dans les affaires intérieures de l’autre ;
— égalité et coopération pour le bénéfice mutuel ;
— coexistence pacifique.

Pour revenir à ces principes, il est évident que les idées qui ont été adoptées au cours des dernières décennies sous divers prétextes – « droit de protéger » (R2P), « interventions humanitaires », « changements de régime », « révolutions de couleur », « sanctions unilatérales » – tout cela doit disparaître.

Le multilatéralisme est désormais un fait établi, mais l’humanité ne doit pas s’en tenir là, car il pose toujours le danger potentiel d’un affrontement géopolitique où un bloc peut dire : « Nous avons tels ou tels intérêts que nous devons défendre contre ceux des autres blocs. » C’est pourquoi nous devons changer radicalement notre façon de penser et apprendre à penser d’abord en termes d’une « Humanité UNE ».

La « coïncidence des opposés » comme méthode de pensée

Cette idée naquit lors d’un voyage de Nicolas de Cues en 1437, alors qu’il revenait de Constantinople pour se rendre au concile de Ferrare et de Florence (en Italie), ramenant avec lui une importante délégation de l’Église orthodoxe grecque, composée de tous les grands penseurs de l’époque : Plethon, Bessarion, le patriarche et bien d’autres. Il s’agissait d’unir les Églises d’Orient et d’Occident, c’est-à-dire l’Église orthodoxe grecque et l’Église catholique romaine, rapprochement auquel le Cusain avait largement contribué en y apportant des préceptes essentiels.

Au cours de ce voyage de plusieurs semaines, le cardinal philosophe affirme qu’il lui vint une « inspiration divine » et que « soudain, il eut une idée que personne n’avait eue avant lui ».

Il faut savoir que jusqu’à cette époque, le « principe de non-contradiction » était l’axiome commun à tous les philosophes et qu’Aristote, son plus célèbre défenseur, n’en était que le plus explicite.

Dans De la docte ignorance, son second ouvrage majeur, Nicolas aborde la question de la nature des grandeurs et des mesures. Il y affirme : « Le Maximum est aussi l’Un, puisqu’il contient tout. Par conséquent, il est aussi le Minimum, puisque rien n’est en dehors de lui. »

Ces exemples doivent être compris comme des métaphores, car ce ne sont que des exercices pédagogiques, mentaux, permettant de dépasser le niveau du simple témoignage des sens.

Dans sa Docte ignorance, le Cusain précise également qu’« une ligne droite infinie est aussi un triangle infini, un cercle infini et une sphère infinie ».

La raison est très simple : la circonférence d’un cercle est une courbe, elle est plus longue que son diamètre, qui est une droite. Plus le cercle est grand, moins la circonférence sera courbée et plus elle tendra à être droite. Ainsi, la courbure du cercle le plus grand et la ligne la plus grande sont des droites. Il en va de même pour le plus grand triangle, le plus grand cercle et la plus grande sphère. Si le processus de pensée ne transcende pas la perception des sens, on ne peut pas comprendre qu’une ligne soit aussi un triangle, un cercle et une sphère. Cependant, si l’on se place au niveau de la compréhension du processus de pensée, cela devient très facile à comprendre.

Puisque deux côtés d’un triangle ne peuvent pas être plus courts que le troisième, il s’ensuit que dans un triangle, lorsqu’un côté est infini, les deux autres côtés doivent l’être aussi. Et comme il ne peut y avoir plusieurs infinis, ils se fondent en un seul. On trouve dans cet ouvrage d’autres réflexions du même genre, mais je voulais seulement vous mettre l’eau à la bouche pour vous inciter à lire les œuvres de Nicolas de Cues.

La « Coïncidence des opposés » n’est pas une condition statique, c’est un concept de changement, d’évolution du non-vivant vers le vivant, et du vivant vers la raison, comme Megan Debrodt l’a développé hier à partir des idées de Vernadski, qui parlait de Kusansky comme du « grand tremplin » qui l’avait amené à son propre corpus de connaissances.

Nicolas a divisé la cognition en quatre niveaux :
1) le niveau des sens ;
2) le niveau de la compréhension ;
3) le niveau de la raison ;
4) ce qu’il appelle « visio », le niveau de la vision de la Coïncidence des Opposés.

Il dit qu’il faut en quelque sorte penser comme si on « franchissait un mur » pour penser l’Un, et pour le penser en termes d’hypothèses et de découvertes futures.

Nous devons éduquer les gens à penser au moins au niveau de la Raison, ce qui est déjà un grand exploit, puis élever leur pensée au niveau de la coïncidence des opposés. Nous devons penser à « l’humanité une », avant tout intérêt national. Et l’intérêt national ne doit jamais être en contradiction avec l’intérêt de l’humanité dans son ensemble.

Mahatma Gandhi, qui fut la source de beaucoup des principes que j’ai mentionnés auparavant, y ajouta ce qu’il appelait le Sarvodaya, c’est-à-dire l’idée que l’on doit veiller à ce que le dernier devienne premier et que le progrès d’une société se mesure à l’état des plus vulnérables et des plus faibles.

Cela requiert une émotion qui, en termes chrétiens, s’appelle Amour, ou Agapè. Elle est appelée Ren dans la philosophie confucéenne et exige que nous éduquions nos émotions pour les élever au niveau de la Raison.

Et cela peut se faire, selon Friedrich Schiller, grâce à l’éducation esthétique, qui consiste à éduquer ses émotions jusqu’à pouvoir les suivre aveuglément, car elles ne nous dicteront jamais autre chose que ce qu’exige la raison.

C’est pourquoi notre Institut porte le nom de Friedrich Schiller, car nous pensons que cette éducation esthétique de tous les êtres humains est possible et faisable, même de notre vivant.

C’est pourquoi je pense que dans cette entreprise, le premier point de rupture véritable, face à l’émergence de nouvelles pandémies, doit être la lutte pour permettre à chaque pays du monde de disposer d’un système de santé de qualité, à la fois dans l’intérêt de chaque nation, mais aussi pour marquer un tournant absolu dans l’histoire de l’humanité, en inaugurant une nouvelle époque où l’intérêt de « l’humanité une » passe avant tout.

Merci.

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