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Visioconférence des 26 et 27 juin 2021

Etats-Unis/Chine : comment éviter l’affrontement et pistes pour une coopération

1ère session

7 juillet 2021

Colonel Richard Black (cr), ancien sénateur d’État de la Virginie et ancien chef de la division pénale au Pentagone

Je suis le sénateur Dick Black. Permettez-moi de dire, pour commencer, que j’ai un passé militaire. Sous les drapeaux de la Première division de Marines, j’ai pris part à des combats terrestres et j’ai été blessé. J’ai piloté des hélicoptères de combat 269 et mes deux opérateurs radio ont trouvé la mort à mes côtés. Mon hélicoptère a été touché par des tirs à quatre reprises et j’ai dû me poser en catastrophe. Je mentionne cela pour vous faire comprendre que je suis un patriote, que j’ai versé mon sang pour ce pays. J’aborde donc mon sujet d’un point de vue assez conservateur, mais, je pense, bien informé.

Aujourd’hui, je vais vous parler de nos relations avec la Chine. Et j’aimerais commencer par nos relations avec Taïwan. Permettez-moi de dire que je suis inquiet de la montée des tensions sino-américaines, et je ne suis pas d’accord avec ceux qui pensent que les États-Unis doivent exercer leur hégémonie en Asie. J’espère que nous pourrons atténuer les tensions.

Maintenant, Taïwan. Si vous regardez les choses du point de vue du développement historique de ces 50 dernières années, les relations entre la Chine et Taïwan sont des affaires internes à la nation chinoise. Ainsi, de la même façon que nous attendons de la Chine qu’elle s’abstienne de toute ingérence à l’étranger, et donc dans la politique intérieure des États-Unis, nous devrions également nous abstenir de toute ingérence excessive dans les affaires intérieures chinoises. Pour revenir un peu en arrière, le président Nixon a effectué une visite en Chine en 1971, qui est peut-être la visite diplomatique la plus importante jamais effectuée par un président américain. À la suite de cette visite, les États-Unis et la Chine ont énormément bénéficié d’une amélioration du commerce et de la sécurité nationale. Ces développements historiques sont fondés sur le communiqué de Shanghai, qui reste la base des relations bilatérales aujourd’hui.

Le président Nixon et le Premier ministre chinois Zhou Enlai ont jugé nécessaire de résoudre la question de Taïwan. Il existait, certes, d’importantes divergences de vues entre les deux nations, mais ils les ont surmontées en reconnaissant la politique dite d’« un Etat, deux systèmes ».

Comme résultat concret de cet accord, nous avons connu la paix et l’harmonie entre nos nations pendant un demi-siècle. Tant que les États-Unis ont abordé la question de Taïwan avec sensibilité et respect, les intérêts des deux parties ont prospéré et la paix s’est maintenue de part et d’autre du détroit de Taïwan.

En 1971, quelque chose de très important s’est produit. Au Conseil de sécurité de l’ONU, cinq membres disposent d’un droit de veto. Ce sont cinq nations très puissantes, l’une d’entre elles étant la Chine. En 1971, donc, l’Assemblée générale des Nations unies adopta, avec l’approbation tacite des États-Unis, la résolution 2758, transférant le statut de membre du Conseil de sécurité de l’ONU, attribué jusqu’alors à la République de Chine (Taïwan) aux mains du gouvernement de Tchang Kaï-chek, à la République populaire de Chine (RPC). En conséquence, le gouvernement de Beijing fut reconnu par les Nations unies comme le gouvernement légitime de la Chine. Du coup, presque tous les pays du monde réorientèrent leurs relations diplomatiques vers la RPC. Et Taïwan se retrouva dans une situation rappelant celle de Hong-Kong auparavant. Taïwan est resté fort et indépendant, mais en 1979, les États-Unis reconnurent officiellement la RPC (République populaire de Chine) comme le seul gouvernement légitime de la Chine. Il est donc assez étrange de nous voir parler aujourd’hui comme si ce n’était pas le cas.

Nous avons connu une période de croissance explosive du commerce entre les deux nations. Cela nous fut très bénéfique à bien des égards, mais avec aussi, parfois, des inconvénients. Quoi qu’il en soit, inévitablement, cet énorme commerce a fini par provoquer des tensions commerciales. Le président Trump a d’ailleurs évoqué des problèmes très légitimes avec les Chinois concernant la violation de la propriété intellectuelle, les brevets, les droits d’auteur, etc. Je pense qu’il était tout à fait justifié de soulever ces questions. Il était également plus que justifié de souligner le déséquilibre de la balance commerciale, et des négociations ont été entreprises pour résoudre ces problèmes.

Malheureusement, tout cela s’est produit dans une année d’élection présidentielle. Très vite, les républicains et les démocrates s’accusèrent mutuellement d’être trop indulgents envers la Chine. Et finalement, leur rhétorique a dégénéré en une cacophonie stridente de voix hostiles et déraisonnables.

Il y eut des affirmations exagérées sur les intentions militaires chinoises à l’égard de Taïwan, auxquelles les États-Unis ont répondu par des exercices navals provocateurs. La Chine répliqua en effectuant des survols quelque peu provocateurs d’avions au-dessus des eaux au large de Taïwan. Aucune de ces actions n’était nécessaire. Ce n’était qu’un échange réciproque de coups de bâton dans l’œil. Les tensions sino-américaines croissantes n’ont profité à personne, et je crois que les dirigeants américains seraient bien avisés de raviver l’héritage plus durable du président Nixon, à savoir la normalisation des relations entre les deux pays.

La question des Ouïghours

Maintenant, permettez-moi de changer de sujet juste une minute. Je veux parler de la façon dont la Chine traite les Ouïghours dans la province du Xinjiang. C’est une région immense au nord-ouest de la Chine, très aride, faiblement peuplée. La pauvreté y est considérable à cause de cela. Il est important de comprendre ce contexte lorsque vous entendez que ces « pauvres » Ouïghours sont attaqués. En 2014, des terroristes armés de couteaux se sont emparés de la gare de Kunming et s’en sont pris aux Chinois Han dans une attaque mémorable. Plus de 170 personnes ont été tuées ou blessées par ces terroristes. Il s’agissait de séparatistes ouïghours. Arborant un drapeau du Turkestan oriental, peint à la main, ils ont massacré des dizaines et des dizaines de personnes totalement impuissantes. Ce n’était pas le premier attentat de ce type, des dizaines d’attaques terroristes similaires ont été perpétrées dans la province du Xinjiang.

Les séparatistes ouïghours projettent de former un État islamique radical, s’appuyant sur les idées fondamentalistes wahhabites importées d’Arabie saoudite et d’autres pays similaires. Ils voudraient remplacer le système en place par cette sorte de gouvernance du VIIe siècle, extrêmement brutale. Ils veulent aussi exclure tous les Chinois Han qui vivent actuellement dans la province du Xinjiang. Le gouvernement chinois a donc été contraint de réagir. Selon certaines informations, un grand nombre de Ouïghours furent placés dans des centres d’internement. Toutefois, il faut relativiser un peu les choses. Remontons à la Seconde Guerre mondiale, qui n’est pas si lointaine, lorsque la nation japonaise nous a attaqués militairement. Il n’y eut aucun mouvement subversif d’Américains d’origine japonaise aux États-Unis ; aucun acte de violence n’a été commis par eux. Nous avons pourtant décidé de placer toutes les personnes d’origine japonaise dans des camps d’internement, situés dans des lieux écartés.

Aujourd’hui, les gens regardent en arrière et disent qu’on a fait là une chose terrible. Mais à l’époque, cela ne suscitait aucune controverse, à tel point que la Chine, le Mexique et de nombreux pays d’Amérique du Sud ont suivi cet exemple en rassemblant également tous les résidents japonais présents sur leur territoire, et ils en envoyèrent un grand nombre aux États-Unis pour y être internés.

Nous devrions donc être un peu moins critiques à l’égard de la Chine, parce qu’il y a une grande différence : les Américains d’origine japonaise ne nous avaient jamais rien fait, alors que les militants ouïghours se sont montrés extrêmement agressifs, perturbateurs et violents. Il était donc nécessaire pour la Chine de prendre des mesures raisonnables.

L’approche de la Chine à l’égard de la situation des Ouïghours est complexe et comporte de multiples facettes. Elle prend des mesures pour atténuer la pauvreté historique de cette vaste région et dispose d’un programme économique très complet et extrêmement bien financé. L’idée est d’éliminer les causes profondes de la radicalisation djihadiste, en proposant des formations professionnelles et des emplois, en promouvant l’alphabétisation, en modernisant l’agriculture, qui est très importante là-bas, et en construisant des logements modernes pour la population. Nous devons donc relativiser les choses et reconnaître qu’il n’y a pas d’obligation plus haute pour une nation que de protéger ses citoyens de la violence. Ainsi, aux États-Unis, lorsque nous avons déclaré les causes de notre séparation [de l’Angleterre] et de l’instauration d’un nouveau type de gouvernement, nous avons dit que l’une des quatre raisons d’établir ce gouvernement était d’assurer la tranquillité intérieure. Et les Chinois n’ont pas moins que nous cette obligation envers leur peuple.

La propagande occidentale sur le génocide est, selon moi, injuste, inexacte et irresponsable. Alors que les États-Unis ont interné tous les Japonais, selon toutes les estimations, les Chinois n’ont interné qu’un faible pourcentage des 12 millions de Ouïghours qui occupent cette région, et ils ne restent pas indéfiniment dans ces centres. C’est en quelque sorte une démarche ciblée. Je pense que nous devons être un peu plus compréhensifs face à cette situation.

Il est important de comprendre ce qui se passe dans la province du Xinjiang. Le gouvernement turc facilite le mouvement de militants ouïghours, de Chine vers la province d’Idlib en Syrie, via la Turquie. Ils constituent une brigade de 4000 hommes, composée de Ouïghours ultra-radicalisés qui se battent contre le gouvernement légitime de la Syrie. Ils font partie des forces d’Al-Qaïda et opèrent sous les ordres d’Abu Mohammed Al-Jalani, à partir de Jisr al-Choghour, une ville stratégiquement clé. Ces hommes, qui sont parmi les terroristes les plus sanguinaires de la planète, se sont rendus célèbres pour les décapitations, viols collectifs, crucifixions et mises en esclavage, auxquels ils se livrent lorsqu’ils font des allers-retours entre la Chine et la Syrie. C’est donc très dangereux pour la Chine. Je trouve regrettable que la CIA ait apporté un soutien infaillible aux terroristes dans la province syrienne d’Idlib. Nous employons régulièrement des terroristes dans divers points chauds du monde, sans tenir compte du risque collatéral très grand que cela représente pour les États-Unis et l’Europe.

On a parlé de l’éradication de l’extrémisme par la Chine comme d’un génocide, il n’en est rien. C’est tourner en dérision le terme même de génocide. Même le département d’État a déclaré, via le bureau du conseiller juridique, qu’il n’y avait aucune preuve pour étayer la notion de génocide à l’encontre des Ouïghours. Cela vient donc du département d’État américain. Alors que le monde est assiégé par de dangereux djihadistes, les nations devraient coopérer pour les neutraliser et s’abstenir d’en faire des pions dans un jeu dangereux entre pays.

Je voudrais simplement aborder une autre chose avant de conclure : les États-Unis et la Chine devraient vraiment commencer à travailler ensemble pour tenter de résoudre certains points de friction dans le monde. La Syrie serait un bon point de départ. Elle a été déchirée par la guerre durant ces dix dernières années. Bien sûr, 90 % du pays est sous le contrôle du gouvernement syrien, mais les 10% restants sont contrôlés par les terroristes. Dans la population, cependant, des deux côtés on ressent une grande lassitude vis-à-vis de la guerre. Or la seule chose qui fait qu’elle se poursuive, c’est le blocus naval particulièrement efficace que nous avons imposé à la Syrie. Et nous avons aussi ces sanctions « César », extrêmement brutales, qui provoquent la famine dans bien des cas. Si nous levions simplement le blocus et les sanctions, nous pourrions commencer à reconstruire.

Et une fois que nous aurons reconstruit, les jeunes Syriens ne verront plus aucun intérêt à devenir soldats, alors qu’ils n’ont pas d’autre choix aujourd’hui. Si vous voulez nourrir votre famille, vous devez vous faire soldat, d’un côté ou de l’autre. Il est plus que temps pour eux de troquer leur fusil contre une charrue et de commencer à reconstruire le pays. Par ailleurs, il est particulièrement important que la Chine fasse tout ce qui est concevable pour aider à cette reconstruction, parce que, ne l’oubliez pas, il y a 4000 extrémistes ouïghours à Al-Choghour. Si, d’une manière ou d’une autre, les terroristes d’Al-Qaïda parvenaient à renverser la nation syrienne, cela donnerait un pouvoir considérable aux radicaux ouïghours, qui se replieraient tout simplement sur la province du Xinjiang et y propageraient la révolution grâce aux énormes quantités d’armes acheminées sur place. Et ce serait vraiment une menace existentielle pour la Chine.

Il est regrettable que la CIA et le MI6 en soient parfaitement conscients. Nous avons mis en œuvre l’opération Cyclone contre l’Union soviétique et l’Afghanistan, déployant une armée de 300 000 terroristes formés par des religieux saoudiens adeptes de la philosophie wahhabite, entraînés à tuer des chrétiens et autres non-musulmans. Je suis convaincu qu’à la CIA, certains voient dans la province du Xinjiang l’occasion de lancer une nouvelle opération Cyclone, du nom que nous avions donné à celle qui a chassé les Soviétiques d’Afghanistan.

Si nous devions lancer cette opération en Chine, cela aurait de terribles implications pour le monde entier, entraînant une déstabilisation globale. C’est pourquoi j’espère que les États-Unis adopteront une approche plus raisonnée vis-à-vis de la Chine. Dans le même temps, je suis inquiet de voir certains vieux diplomates chinois quitter la scène pour être remplacés par de nouveaux, plus agressifs. Ce dont nous avons besoin, selon moi, c’est de diplomates qui cherchent un terrain d’entente et fassent baisser le niveau de tension afin que nous puissions vivre en paix.

N’oublions jamais que si nous en venons à nous battre avec la Chine, ce sera soit dans une guerre terrestre en Asie (et nous en connaissons le résultat), soit dans une guerre nucléaire. Ce sont les deux seules options. La guerre nucléaire signifierait la destruction d’une grande partie de l’humanité. J’espère donc que nous pourrons résoudre le problème par la voie diplomatique et que les esprits plus calmes prévaudront.

Aussi, je vous remercie beaucoup, et j’ai apprécié d’être parmi vous aujourd’hui.

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