« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

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Visioconférence des 26 et 27 juin 2021

Danger de guerre et trahisons occidentales

1ère session

6 juillet 2021

Helga Zepp-LaRouche, fondatrice et présidente internationale de l’Institut Schiller, lors de la visioconférence des 26 et 27 juin 2021.

Je vous salue, amis de l’Institut Schiller, où que vous soyez dans le monde. Nous vivons une époque vraiment extraordinaire. Si tout citoyen ordinaire de n’importe quel pays savait à quel point nous sommes proches d’une guerre nucléaire, qui, si elle se produisait, entraînerait l’anéantissement de la civilisation, je suis sûr qu’il y aurait une révolution mondiale. Nous avons vécu un moment extrêmement dangereux le 13 avril dernier : alors que deux navires de guerre américains étaient sur le point d’entrer dans la mer Noire, des troupes russes se sont massées à la frontière avec l’Ukraine.

A ce moment-là, certains se sont rendu compte qu’on jouait avec le feu, et les deux bâtiments américains ont fait demi-tour. Dans la foulée, un sommet a eu lieu entre le président Biden et le président Poutine, traduisant, de toute évidence, une reconnaissance de la nécessité d’avoir un dialogue stratégique. Lors de ce sommet, un rappel très important a été fait, à savoir la célèbre phrase prononcée à l’époque par le président Reagan et le président Gorbatchev, selon laquelle aucune guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit donc jamais être menée.

C’est alors que, le 23 juin, dans une provocation typiquement britannique, comme pour saboter ce dialogue entre les États-Unis et la Russie avant qu’une relation réelle ne rétablisse une stabilité stratégique, un destroyer de la Royal Navy britannique, le HMS Defender, a violé les eaux territoriales russes en mer Noire, dans la région du Cap Fiolent. Les patrouilleurs russes ont effectué des tirs de sommation et les chasseurs russes ont commencé à larguer leurs bombes sur la trajectoire du HMS Defender (pas sur le navire lui-même, mais sur sa trajectoire) et ont ainsi forcé le navire de guerre britannique à rebrousser chemin. Au niveau mondial, cela a suscité une vive inquiétude dans les états-majors et les chancelleries, car les gens ont vu à quoi cela aurait pu conduire.

Konstantin Gavrilov, le chef des négociateurs russes sur la sécurité stratégique à Vienne, a déclaré : « J’ai averti les ex-rulers of the waves (anciens dominateurs des océans, c’est-à-dire l’Empire britannique) : ‘La prochaine fois, les bombes seront larguées non pas devant, mais sur la cible.’ »

Ceci fut également confirmé par le ministre adjoint des Affaires étrangères Ryabkov. Il ne s’agit pas du seul incident, mais certainement du plus provocateur. Au cours du dernier mois de l’année dernière, nous avons assisté à toute une série de quasi-collisions entre des avions de l’OTAN et des navires russes le long de la frontière russe. Par ailleurs, les gens sont également très conscients de « l’épée de Damoclès » que représentent les provocations entourant les velléités d’indépendance de Taïwan, qui pourraient susciter une riposte militaire de Beijing et un conflit entre les États-Unis et la Chine.

Il est essentiel de comprendre pourquoi cela se produit et ce qu’il faut faire pour éviter une catastrophe par ailleurs prévisible. Si vous croyez les grands médias occidentaux ou les gouvernements, ils sont du « bon côté » de l’histoire ; ils sont les défenseurs de « l’ordre fondé sur des règles » du « monde libre » et des « valeurs occidentales » contre les « régimes autocratiques » comme la Russie et la Chine, qui ne cessent de violer les droits de l’homme, empoisonnent leurs opposants politiques, oppriment leur population via la cybersurveillance, etc. Mais ce qui rend la situation si difficile pour le citoyen ordinaire, c’est la disparition de tout critère de vérité historique au cours de la période récente. Ce que nous voyons, au contraire, c’est une lutte pour contrôler les différents « récits », une narration n’étant qu’un compte-rendu arbitraire.

Récemment, le quotidien chinois Global Times a accusé les États-Unis de vouloir rendre la Chine « autre » (other), ce qui serait le prélude à un conflit sur Taïwan. Ils citent ensuite le dictionnaire Merriam-Webster pour expliquer ce terme, qui signifie faire apparaître une autre culture comme moins humaine que son propre groupe d’appartenance. On peut également dire qu’il s’agit de créer l’image d’un ennemi pour une future guerre. Or, c’est ce que nous observons avec les récentes campagnes antichinoise et antirusse.

Afin de dominer le « récit national » des pays ciblés, on cherche également à dominer l’interprétation de leur histoire. Ainsi, comptant sur la mémoire très courte des citoyens, on répand des récits tels que « Poutine a annexé la Crimée », et selon cette logique, naturellement, le navire de guerre britannique a pénétré non pas dans les eaux territoriales de la Fédération de Russie, mais dans celles de l’Ukraine, ce qui serait parfaitement légal et dans les règles.

On entend un autre récit de ce type qui dit : « L’OTAN n’a jamais promis à l’Union soviétique ou à la Russie de ne pas s’étendre vers l’Est. »

Voyons un peu ce qu’il en est. Le 13 mai, le très officiel Royal Institute of International Affairs (RIIA, connu comme Chatham House) a publié un rapport intitulé Myths and misconceptions in the debate on Russia.

Il s’agissait de démonter 16 mythes, en particulier le mythe n°3 sur la Russie, selon lequel, lors des discussions sur la réunification de l’Allemagne après la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, l’Occident aurait promis à Gorbatchev de ne jamais étendre l’OTAN vers l’Est.

Vous voyez ici une photo de Gorbatchev et de divers autres interlocuteurs à cette époque.

Or, les National Security Archives de l’université George Washington ont publié en 2017 un rapport affirmant qu’il existe trente documents classifiés, portant le titre « Expansion de l’OTAN ; ce que Gorbatchev a entendu », prouvant clairement que des promesses avaient été faites à Gorbatchev et qu’il a été trompé à de nombreuses reprises.

Par exemple, Stepanov-Mamaladze, l’interprète du ministre soviétique des Affaires étrangères Chevardnadze, a consigné dans ses notes de février 1990 les assurances données par le secrétaire d’État américain James Baker à Chevardnadze lors de la conférence Open Sky d’Ottawa  : « Et si une Allemagne unie reste dans l’OTAN, nous devrons veiller à ce que sa juridiction ne s’étende pas à l’Est ».

De même, le président George H.W. Bush (père) a assuré à Gorbatchev, lors du sommet de Malte en décembre 1989, que les États-Unis ne profiteraient pas des révolutions en Europe de l’Est pour nuire aux intérêts soviétiques. En outre, le 31 janvier 1990, le ministre allemand des Affaires étrangères,Hans-Dietrich Genscher, prononça un discours important à Tutzing, en Bavière, selon lequel le processus d’unification de l’Allemagne ne devait pas porter atteinte aux intérêts de sécurité soviétiques ; par conséquent, l’OTAN devait exclure toute expansion de son territoire vers l’Est, c’est-à-dire ne pas se rapprocher de la frontière soviétique.

Certes, la formulation « se rapprocher de la frontière soviétique » ne figure pas dans les traités. C’est vrai, mais elle était mentionnée dans de multiples mémorandums et conversations entre les Soviétiques et les interlocuteurs de haut niveau tels que Genscher, Kohl, Baker, Gates, Bush, Mitterrand, Thatcher, Major, Werner, ainsi que l’ambassadeur Matlock, le diplomate Teltschik, etc.

Voici un mémorandum que Gorbatchev a écrit à James Baker le 9 février 1990 (cf. ci-contre, fac-similé de ces notes). Baker dit : « Le Président et moi avons clairement indiqué que nous ne cherchons pas à obtenir un avantage unilatéral dans ce processus. »

Le 10 février 1990, Gorbatchev dit à Kohl que l’avenir de l’Allemagne dans la maison commune européenne serait plus important, et que la déclaration de Genscher à Tutzing serait donc pertinente. De son côté, Kohl assure à Gorbatchev que l’OTAN ne doit pas étendre sa sphère d’activité, et à cette époque, il est même question d’une structure de sécurité incluant l’Union soviétique. Il existe trente documents de ce type, et les dirigeants de l’Union européenne qui participaient à ces processus à l’époque, souffrent manifestement d’amnésie politique, ou alors ils mentent lorsqu’ils affirment le contraire.

Quant à nous, le mouvement larouchiste, nous ne sommes pas de simples commentateurs de cette période, parce que nous avons joué un rôle très actif en présentant une solution économique à la crise après la chute du Mur en janvier 1990.

Nous avons présenté le « Triangle productif Paris-Berlin-Vienne », dans l’idée d’apporter le développement économique dans les pays du Comecon grâce à des corridors.

En 1991, nous avons présenté le « Pont terrestre eurasiatique », qui aurait pu être un plan de paix pour le XXIe siècle, et qui est en train de voir le jour sous la forme d’une Nouvelle Route de la soie.
Mais alors que ces promesses étaient faites, les plans pour un monde unipolaire étaient déjà en préparation. Les néo-conservateurs américains élaborèrent le Projet pour un nouveau siècle américain (PNAC), prévoyant la mise en place d’un monde unipolaire par des « révolutions de couleur » et des « changements de régime ». En 1999, il y eut le célèbre discours du Premier ministre britannique Tony Blair, à Chicago, où il a pratiquement dit que dorénavant, la paix de Westphalie (par le traité de Münster de 1648, mettant fin à la Guerre de trente ans) n’était plus à l’ordre du jour, que la souveraineté nationale n’existait plus. À la place, on a le « droit de protéger » (right to protect - R2P), en vertu duquel le monde a vu se développer des « guerres humanitaires » sans fin.

C’est ainsi qu’ils ont procédé. Vladimir Poutine a récemment rappelé ces promesses non tenues. Dans son article sur le 80e anniversaire de l’invasion de l’Union soviétique par les nazis, le 22 juin 1941, il a énuméré cinq vagues d’expansion de l’OTAN, y compris dans les anciennes républiques soviétiques. Quatorze nouveaux pays ont adhéré à l’OTAN et de nombreux pays ont été placés devant ce choix sommaire : se rallier soit à l’Occident collectif, soit à la Russie.

C’est ce processus qui a conduit à la tragédie ukrainienne de 2014. L’Occident y a ouvertement soutenu un coup d’État, amenant au pouvoir à Kiev des nazis au sein du gouvernement et de l’armée. Nous nous souvenons tous de la diplomate américaine Victoria Nuland, qui s’est vantée que le département d’État avait dépensé 5 milliards de dollars pour financer des ONG en Ukraine. Et le vote populaire en Crimée pour rejoindre la Russie était la réponse à ce coup d’État nazi à Kiev. On doit rétablir la vérité dans cette histoire.

Au total, l’expansion de l’OTAN vers l’Est s’est étendue sur 800 kilomètres, de la frontière de l’Allemagne de l’Ouest à la frontière orientale de la Pologne avec la Biélorussie, et sur 1000 kilomètres entre la frontière orientale de la Norvège et la frontière de l’Estonie.

Cette idée d’un monde unipolaire, basé sur la « relation spéciale » entre les Britanniques et les États-Unis, s’appuie sur l’idée que le monde devrait être régi par la mondialisation, un système impérial mondial. A l’époque, en 1989, Fukuyama a dit que ce serait « la fin de l’histoire », que le monde entier adopterait le modèle démocratique occidental.

Or, la nature des empires est qu’ils ont tendance à s’étendre à l’excès, et c’est exactement ce qui s’est passé. On assiste à un gros retour de bâton. Vous devriez vous demander : toutes ces guerres sans fin qui se sont produites depuis lors, en valaient-elles vraiment la peine ? Étaient-elles toutes dans l’intérêt des États-Unis, ou non ?

Jetons un coup d’œil à quelques-unes d’entre elles. Aujourd’hui, après 20 ans de guerre, les États-Unis et l’OTAN sont sur le point de retirer la plupart de leurs troupes d’Afghanistan. Déjà en 2019, vous devriez vous en souvenir, le Washington Post avait publié les Afghanistan Papers. Il s’agissait de 2000 pages récupérées grâce à la loi sur la liberté d’information. Dans ces documents, 400 initiés donnent un compte-rendu dévastateur du prétendu succès en Afghanistan, mettant en lumière l’incompétence absolue de la conduite de cette guerre, dans laquelle 2400 soldats américains ont trouvé la mort en 2019, 20 589 militaires ont été blessés et 157 000 vies ont été perdues au total. Ces Afghanistan Papers citent, par exemple, le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld, affirmant : « Je n’ai aucune idée de qui est l’ennemi. » Ils citent le général Lute : « Nous n’avions aucune idée de ce à quoi nous avions affaire, de ce que nous étions censés accomplir. »

Même après la publication de ces documents, l’OTAN a maintenu sa présence en Afghanistan pendant encore deux ans. Récemment, le Premier ministre pakistanais, Imran Khan, a rejeté la demande des États-Unis d’établir des bases au Pakistan, à partir desquelles on pourrait lancer des opérations en Afghanistan. Si la machine militaire la plus puissante de l’histoire n’a pas été capable de gagner cette guerre en 20 ans, il n’y a évidemment aucun intérêt à avoir des bases au Pakistan pour continuer.

Examinons un autre cas. Nous nous souvenons tous que Nancy Pelosi, interpellée lors d’une réunion publique relatée par CNN le 5 décembre 2019, a admis qu’en sa qualité de membre principale de la commission du Renseignement [de la Chambre], elle savait que la raison invoquée pour mener la guerre contre l’Irak était une pure invention. « Je savais qu’il n’y avait pas d’armes nucléaires en Irak, a-t-elle déclaré. Elles n’étaient tout simplement pas là. » Le « Gang des Quatre », un petit groupe d’élus au Congrès qui, normalement, est informé des questions de renseignement, ne disposait d’aucun élément le prouvant. « Donc, je savais que c’était une fausse déclaration au public. »

Il est parfaitement clair que si Pelosi savait, tout le cabinet de l’administration Bush devait savoir. Le 5 février, le secrétaire d’État Colin Powell a affirmé devant le Conseil de sécurité des Nations unies avoir des preuves solides que Saddam Hussein déployait secrètement des armes de destruction de masse.

Video de Colin Powell

L’une des choses les plus inquiétantes qui ressortent de l’épais dossier de renseignements dont nous disposons sur les armes biologiques de l’Irak, c’est l’existence de dispositifs mobiles utilisés pour fabriquer des agents biologiques. Permettez-moi de vous emmener à l’intérieur de ce dossier de renseignements et de vous faire part de ce que nous savons grâce aux récits de témoins oculaires. Nous avons des descriptions de première main d’usines d’armes biologiques sur roues et sur rails. Les camions et les wagons sont faciles à déplacer et sont conçus pour échapper à la détection des inspecteurs. En quelques mois, ils peuvent produire une quantité de poison biologique égale à la quantité totale que l’Irak a prétendu avoir produite dans les années précédant la guerre du Golfe.

Fin vidéo

Je ne sais pas comment Colin Powell peut encore se regarder dans un miroir, parce que, comme l’a laissé entendre son ancien chef de cabinet, le colonel Lawrence Wilkerson, ils savaient tous à l’avance, et Pelosi l’a admis, que c’étaient des mensonges.

Wilkerson rapporte que Powell est entré dans son bureau et lui a dit : « Je me demande comment nous nous sentirons si nous mettons un demi-million de soldats en Irak et les faisons marcher d’un bout à l’autre du pays sans rien trouver ? »

Dans la guerre d’Irak, entre 150 000 et 1 million de personnes sont mortes, selon les sources. Cette guerre a coûté 2100 milliards de dollars, à elle seule. Aujourd’hui, ce pays est complètement dévasté.

Examinons un autre cas. En ce moment, nous célébrons le 50e anniversaire de la publication des « Pentagon Papers », une étude ultra-secrète sur la guerre du Vietnam qui, selon le New York Times, démontre que l’administration Johnson avait systématiquement menti au public et au Congrès américain. Daniel Ellsberg, l’un des 38 auteurs de ce rapport, l’a divulgué au New York Times et au Washington Post. Le gouvernement américain ayant obtenu d’une cour fédérale une injonction interdisant au Times, puis au Post de continuer à publier ces révélations, Ellsberg se tourna vers les congressistes. Après de nombreux refus, c’est le sénateur Mike Gravel qui les a lus à haute voix devant le Congrès. Pour cet acte de courage, Mike Gravel, qui vient de s’éteindre, est un héros et nous le saluons, car il a travaillé avec l’Institut Schiller sur des sujets très importants.

Le président Johnson avait soutenu que le but de cette guerre était de garantir un Vietnam indépendant et non communiste. Or, le secrétaire adjoint à la Défense John McNaughton et le secrétaire à la Défense Robert McNamara ont tous deux admis que le véritable objectif était de contenir la Chine. L’administration avait secrètement élargi la portée de l’opération par des raids côtiers sur le Nord-Vietnam et des attaques de Marines, que les grands médias se sont bien gardés de rapporter. Comme tout le monde le sait, cette guerre fut, elle aussi, un fiasco retentissant.

Ellsberg (qui a 90 ans) a récemment écrit à propos d’une autre intervention. En effet, à l’époque des Pentagon Papers, il avait également copié une autre étude classifiée, montrant à quel point l’armée américaine prenait au sérieux la menace d’une guerre nucléaire lors de la crise de Taïwan, en 1958. Cette étude est passée presque inaperçue pendant 50 ans, jusqu’à ce qu’en 2017, Ellsberg la publie en ligne, comme le New York Times l’a indiqué le mois dernier, dans le contexte du réchauffement de la crise de Taïwan. Ces anciennes simulations de guerre montraient que les Chinois gagneraient une guerre conventionnelle à Taïwan, ce qui poserait la question du recours par les États-Unis à l’utilisation d’armes nucléaires, exactement comme les commandants américains l’avaient envisagé en 1958.

Une étude sur cette crise de 1958, écrite en 1966 par Morton Halperin pour la Rand Corporation, et classée secret en 1975, avec un passage biffé, suggère que les hauts responsables militaires, y compris le commandant en chef de l’état-major interarmées, le général Nathan Twining, considéraient l’utilisation de l’arme nucléaire comme inévitable. On devrait nécessairement répondre par des frappes nucléaires visant le cœur de la Chine.

Ellsberg demanda donc à d’autres lanceurs d’alerte de faire état du débat en cours dans l’armée américaine sur ces questions. C’est ainsi que Franz Gayl, qui était jusqu’à récemment le conseiller scientifique du corps des Marines auprès du Pentagone, publia deux tribunes libres dans le Global Times, le journal plus ou moins officiel du gouvernement chinois. L’un d’eux a pour titre : « Pourquoi les États-Unis perdraient une guerre avec la Chine pour l’île de Taïwan. »

Le Washington Post du 13 juin en fait état, ainsi que des débats géopolitiques au Pentagone, selon lesquels nous nous dirigeons peut-être vers une guerre entre les États-Unis et la Chine. « Pourquoi écrirais-je une tribune libre pour un journal communiste, et n’est-ce pas scandaleux pour un fonctionnaire ? » demande Franz Gayl. Il évoque ensuite les débats sur la question de savoir si les États-Unis doivent modifier leur stratégie à long terme à l’égard de Taïwan, délaissant l’« ambiguïté stratégique » pour affirmer la « clarté stratégique » selon laquelle les États-Unis défendront Taïwan. Cette option, restée ambiguë pendant de nombreuses années, est maintenant censée devenir certaine si une guerre éclate.

Il est évident que le Taïwan Relation Act a encouragé les rebelles sécessionnistes et que, contrairement aux États-Unis qui abandonnèrent leur allié vietnamien après que 60 000 Américains y eurent été tués, la Chine, à la lumière de l’histoire des 200 dernières années, n’abandonnera jamais, affirme Franz Gayl. Entre-temps, Gayl a été suspendu de ses fonctions, il a perdu son habilitation de sécurité, mais il a déclaré que cela en valait vraiment la peine car « le temps nous est compté en tant que pays ».

Lors d’un récent sommet de l’OTAN, le 14 juin à Bruxelles, il a été dit très clairement qu’avec l’agenda « OTAN 2030 », il est prévu de construire une OTAN mondiale. Celle-ci veut maintenir la politique de la porte ouverte pour faire en sorte que des partenariats avec de plus en plus de pays se transforment en adhésions afin de pouvoir appliquer l’article V.

Suède, Finlande, Géorgie, Ukraine (en dépit de certaines réticences du président Biden à l’égard de M. Zelensky), Bosnie-Herzégovine, pays d’Afrique et de la région indo-pacifique, partenariats renforcés avec le « Quad » (Australie, Japon, Nouvelle-Zélande et Corée du Sud) et futurs partenariats avec l’Inde figurent sur la liste des candidats susceptibles de passer de partenaires à membres potentiels. Naturellement, tout cela serait dirigé contre la Russie et la Chine, qui sont caractérisées comme une menace et « un défi à l’ordre fondé sur des règles ».

Le sommet de Bruxelles a également abordé le plan d’action OTAN 2030 pour le changement climatique et la sécurité. Il devient évident, et cela a été dit textuellement, que l’OTAN se pose désormais comme la principale organisation internationale à comprendre l’impact du changement climatique et comment s’y adapter. Elle veut participer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre dues aux activités militaires, pour parvenir à des émissions nettes nulles d’ici 2050, et intégrer les considérations relatives au changement climatique dans l’ensemble de ses activités. L’OTAN publiera son premier rapport d’étape sur le changement climatique et la sécurité au sommet de 2022, afin de suivre les progrès accomplis et de réévaluer le niveau d’ambition.

Que se passe-t-il donc ici, quand on voit l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord s’ériger en puissance militaire mondiale engagée à promouvoir l’agenda du changement climatique ? Comment tout cela s’articule-t-il ? Ce n’est pas si étonnant quand on considère le chevauchement entre les intérêts militaires et financiers. Nous avons récemment publié un rapport intitulé The Great Reset, dans lequel nous montrons que Wall Street et la City de Londres sont les instigateurs du scénario climatique.

Le 25 avril, le journal allemand Welt am Sonntag a publié un article détaillé et des graphiques montrant également l’interpénétration entre banques d’investissement, fonds spéculatifs, organisations vertes, Fonds mondial pour la nature (WWF), Fridays for Future, cercles de réflexion, etc. Il faut ajouter à cela l’imbrication totale des intérêts financiers de la City de Londres et de Wall Street, avec le « complexe militaro-industriel », comme le président Eisenhower l’avait surnommé dans son discours d’adieu à la nation en 1961.

Pour comprendre le complexe militaro-industriel (CMI), que Ray McGovern a baptisé MICIMATT (Military-Industrial Congressional-Intelligence-Media-Academia-Think-Tank), une notion élargie, incluant d’autres composantes du renseignement, des médias, des universités et des think-tanks), on lira le livre très utile de Christian Sorenson intitulé Understanding the War Industry, qui documente la relation symbiotique entre l’industrie de la guerre et « l’industrie » financière. Malheureusement, son remède est erroné, car il pense que le complexe militaro-industriel peut être démantelé avec le Green New Deal, sans voir que c’est justement la politique que veulent imposer les gens qu’il dénonce.

Par exemple, les cinq principaux investisseurs de Lockheed Martin sont parmi les principales sociétés financières de Wall Street : State Street Corporation, Vanguard Group, BlackRock (qui gère presque 9000 milliards de dollars d’actifs financiers), Capital World Investors et Wellington Management Group.

Dans une critique du livre de Sorenson, Renée Sigerson souligne que ce sont ces cinq mêmes investisseurs qui possèdent une grande partie des actions des quatre grandes entreprises de production militaire des États-Unis.

De même, les poids-lourds de la Silicon Valley sont implantés dans l’appareil de surveillance des services de renseignement, que nous avons vus à l’œuvre dans le Russiagate (la tentative de coup d’État dirigée par les Britanniques contre le président Trump) et tous les groupes de réflexion antirusses et antichinois sont en phase avec cette politique.

Par exemple, l’Atlantic Council a publié récemment le rapport d’un haut fonctionnaire (anonyme) du gouvernement, intitulé The Longer Telegram, qui appelle ouvertement à renverser le président chinois Xi Jinping.

Cela s’explique en partie par le pantouflage, c’est-à-dire la pratique des portes tournantes entre les entreprises de Wall Street et le Congrès, entre le Pentagone et l’industrie militaire, entre la communauté du renseignement et les médias, etc. Par exemple, en 2013, General Dynamics a élu l’ancien commandant du Commandement central américain, le général James Mattis, au sein de son conseil d’administration pour un emploi très lucratif : il a gagné 1 million de dollars pendant qu’il occupait ce poste. Ensuite, il a plaidé au Congrès que la réduction des dépenses militaires était une menace pour la sécurité nationale des États-Unis. Devenu secrétaire à la Défense en 2017, il a poursuivi les guerres sans fin et supervisé les ventes d’armes à des pays européens, du Moyen-Orient, à l’Australie et à d’autres pays. Son mandat de secrétaire à la Défense s’étant achevé en janvier 2019, il réintégra le conseil d’administration de General Dynamics en août.

Pour s’assurer que les médias s’alignent sur la pensée dominante, l’ancien chef de la CIA, Brennan, est maintenant à MSNBC, et l’ancien directeur du renseignement national, James Clapper, travaille désormais pour CNN.

Récemment, Gorbatchev et Poutine ont tous deux comparé les États-Unis à l’Union soviétique, prévoyant que les États-Unis suivraient le scénario typique d’un empire. Confiants dans leur pouvoir illimité, les empires se créent des problèmes inutiles jusqu’à ne plus pouvoir y faire face. Rappelons que l’une des raisons ayant contribué à l’effondrement de l’Union soviétique, est d’avoir délaissé l’investissement dans les infrastructures de base et le secteur civil de l’économie, au profit de l’appareil militaire et de sécurité.

Le MICIMATT s’est emparé d’une grande partie de l’économie américaine au détriment des infrastructures, et il est en train de broyer l’économie réelle - les écoles, l’éducation, etc. Ce que nous voyons aux États-Unis est une sorte d’accumulation primitive, dans le sens où Evgeny Preobrazhensky l’appliquait à l’Union soviétique dans les années 1920, sauf qu’elle n’est pas aussi légitime qu’il le pensait à l’époque.

Maintenant, regardons ce qu’a dit Eisenhower en 1961 dans son discours d’adieu :

« Nous avons été contraints de créer une industrie permanente de l’armement aux vastes proportions. En outre, trois millions et demi d’hommes et de femmes sont directement engagés dans le secteur de la défense. Nous dépensons chaque année pour la sécurité militaire plus que le revenu net de toutes les entreprises des États-Unis.

« Cette conjonction d’un immense secteur militaire et d’une grande industrie d’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. L’influence totale - économique, politique, et même spirituelle - se fait sentir dans chaque ville, chaque parlement d’Etat, chaque bureau du gouvernement fédéral. Nous reconnaissons la nécessité impérative de ce développement. Pourtant, nous ne devons pas manquer d’en comprendre les graves implications. Notre travail, nos ressources et nos moyens de subsistance sont en jeu, tout comme la structure même de notre société.

« Dans les conseils de gouvernement, nous devons nous prémunir contre l’acquisition d’une influence injustifiée, qu’elle soit recherchée ou non, par le complexe militaro-industriel. Le potentiel de montée désastreuse d’un pouvoir mal placé existe et persistera.

« Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés ou nos processus démocratiques. Nous ne devons rien considérer comme acquis ; seuls des citoyens alertes et bien informés peuvent obliger l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense à s’harmoniser avec nos méthodes et objectifs pacifiques, afin que la sécurité et la liberté puissent prospérer ensemble. »

Ainsi, la question urgente aujourd’hui est de savoir si ce MICIMATT, avec son équivalent en Grande-Bretagne, et l’OTAN en général, qui vivent jusqu’à présent sur le principe des guerres sans fin (parce que c’est ce qui alimente cette machine) vont continuer et s’étendre, se mondialiser, aboutissant très bientôt à un conflit qui marquerait la fin de la civilisation ?

Même si l’on peut penser que ce que je vais dire maintenant est utopique, il existe une approche alternative parfaitement réalisable. C’est, en principe sinon dans les détails, ce que Lyndon LaRouche avait proposé en 2005 pour sauver l’industrie automobile américaine et ce qui a été publié sous le nom de The Economic Recovery Act of 2006, un plan d’ensemble pour relancer les capacités industrielles des Etats-Unis. Les États-Unis et l’Europe souffrent de divers problèmes auxquels on peut remédier. L’American Society of Civil Engineers estimait il y a plusieurs années déjà qu’il existait un retard de 4500 milliards de dollars en matière d’investissements dans les infrastructures. On peut facilement doubler ce chiffre, voire davantage, en voyant la ruine d’infrastructures obsolètes : des ponts dangereux, des nids de poule sur les routes et autoroutes, etc.

Il n’existe, dans l’ensemble des États-Unis, aucune ligne de trains à grande vitesse. Ils n’ont qu’une voie ridicule de 30 km où la vitesse des trains atteint 150 miles (241,4 km) à l’heure. 30 kilomètres, alors que la Chine dispose d’un réseau de trains rapides de 40 000 km atteignant 350 km/h, et travaille sur un train à lévitation magnétique capable d’atteindre 600 km/h. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un réseau de trains rapides.

La solution serait donc de réunir un groupe de travail national, rassemblant les ingénieurs concepteurs de machines-outils les plus avancés, qui calculera ce qu’il en coûtera pour reconvertir la majeure partie des capacités de production militaire, en vue de produire des infrastructures modernes : réseau de train rapide moderne, centrales nucléaires, nouvelles villes scientifiques, etc. On pourrait prendre pour modèle la Reconstruction Finance Corporation (RFC) et sa version actualisée, le Defense Plant Corporation Act de 1940, qui permit à l’époque de reconvertir des milliers d’usines automobiles et autres capacités industrielles pour l’effort de guerre. Cette fois, on pourrait refaire le chemin inverse pour la production civile.

Tout le sud-ouest des États-Unis est en proie depuis des années à des sécheresses de plus en plus sévères, auxquelles on pourrait remédier grâce à des programmes de gestion de l’eau tels que NAWAPA XXI, qui offrirait des couloirs d’eau douce, servant de cadre à un nouveau système d’infrastructures, permettant de construire des centrales à fission nucléaire, dessaler l’eau des océans, augmenter la production agricole et créer de nouvelles villes scientifiques.

Voici un modèle de nouvelle ville scientifique pour les États-Unis, inspiré de la Renaissance italienne, montrant qu’elles peuvent aussi être très belles.

On estime à environ 6,1 millions le nombre de personnes travaillant aujourd’hui dans le complexe militaro-industriel, sans compter les autres aspects du MICIMATT, tels que les groupes de réflexion sur le renseignement, les médias, etc. Ne pourrait-on redéployer une partie de cette main-d’œuvre hautement qualifiée dans la reconstruction économique des États-Unis ? Naturellement, cela doit être combiné avec les « quatre principes de LaRouche » :
— séparation bancaire mondiale Glass-Steagall ;
— banque nationale dans chaque pays ;
— système de crédit sous la forme du nouveau Bretton Woods tel que prévu par Franklin Roosevelt, et non tel qu’il a été mis en œuvre par Truman et Churchill ;
— nouvelles plateformes économiques, grâce à une coopération internationale dans la recherche sur la fusion et la recherche spatiale entre toutes les nations actives dans ce domaine.

Un tel changement de mentalité doit commencer par un accord entre les principales nations du monde pour instaurer un système de santé dans chaque pays afin de lutter contre la pandémie. Ce sera le sujet de la quatrième table ronde de cette conférence.

Anticipant les réactions à ses propositions, LaRouche déclara, dans un discours du 27 mars 1998 :

« Il y a une objection évidente à laquelle on peut s’attendre de la part des critiques. L’objection habituelle sera qu’une approche aussi soudaine et radicale est politiquement impossible. Ces critiques ont peut-être raison. Peut-être sera-t-il impossible de trouver un nombre significatif de gouvernements disposés à faire adopter des mesures aussi radicales à court terme. Si ces critiques ont raison sur ce point, alors la civilisation ne survivra pas à ce siècle, sous sa forme actuelle. Si ces critiques ont raison, alors les premières générations du siècle à venir vivront un nouvel âge des ténèbres à l’échelle planétaire. Une catastrophe comme celle que l’Europe a connue au milieu du XIVe siècle, mais cette fois-ci à l’échelle de la planète.

« Je répondrai donc à ces critiques par cette recommandation fervente : que les dirigeants politiques qui n’ont pas la volonté de mettre en œuvre les mesures que j’ai proposées se retirent, et qu’ils délèguent l’autorité pour agir à ceux d’entre nous qui sont prêts à promulguer ces mesures, et à le faire sans délai.

« L’avenir immédiat de cette civilisation, si elle doit en avoir un, est entre les mains de ceux qui sont prêts à agir avec force et détermination, selon les directives que j’ai indiquées. Cela dit, soyons optimistes. Chassons de notre esprit les voix de ces critiques inutiles, et concentrons-nous sur les actions qui doivent être entamées pour éviter la catastrophe de l’effondrement économique qui menace de nous écraser dans un avenir proche. »

Hélas, les avertissements de LaRouche n’ont pas été pris au sérieux de son vivant. Peut-être fallait-il arriver au bord de l’apocalypse nucléaire et de la pandémie pour que les gens se rendent compte qu’il faut « écouter les sages paroles de Lyndon LaRouche », comme l’avait formulé le président mexicain López Portillo l’année même du discours de LaRouche.

Merci.

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