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Crises financières : tirer les leçons du cas japonais

3ème session

9 juillet 2021

Daisuke Kotegawa, ancien fonctionnaire du ministère des Finances du Japon et ancien directeur exécutif du Japon au FMI.

Origines

En 1997, j’étais chargé de la gestion de la crise financière au ministère des Finances Japonais. A l’époque, le Japon était la cible de détracteurs qui croyaient dur comme fer en la soi-disant « norme mondiale » et accusaient le Japon d’accumuler des prêts improductifs sur la base de la règle de Bâle, convenue en 1988 par les membres de la BRI (Banque des règlements internationaux).

Au moment de la crise économique asiatique, ce même groupe d’économistes du FMI s’en prit à des pays comme l’Indonésie et la Thaïlande. Les antécédents de ces économistes sont assez similaires : presque tous étaient titulaires d’un doctorat d’éminentes universités britanniques ou américaines.

Un expert britannique en « japonologie », tout juste embauché chez Goldman Sachs, fit alors une estimation sans fondement du montant des prêts non-performants (NPL) au Japon. Lui et Goldman Sachs firent fortune dans ce secteur au Japon. De grandes maisons de titres, telles que Yamaichi et Sanyo, firent faillite et de grandes banques, notamment la Long-term Credit Bank et la Nippon Credit Bank, ont dû être nationalisées. Sous la pression des critiques en provenance des États-Unis, du Royaume-Uni et de leurs partisans sur place, l’Agence japonaise des services financiers passa au crible l’ensemble des actifs bancaires, conformément à la règle de Bâle établie en 1988, et annonça publiquement ses résultats en 1998.

Sur la base de ces résultats, le gouvernement japonais injecta des fonds publics pour empêcher les grandes banques de s’effondrer. Les politiques de prêt des banques furent resserrées à un niveau sans précédent, et de nombreuses entreprises japonaises tombèrent en faillite. Dans ce contexte, il y eut un nombre considérable de suicides, y compris parmi le personnel de mon service au ministère des Finances. Des membres du conseil d’administration d’institutions financières en faillite furent arrêtés pour avoir maquillé leurs bilans.

Au cours des dix années suivantes, les pays occidentaux se sont moqués de l’économie japonaise, parlant de « décennie perdue » ou de « deux décennies perdues ».

Dans certains pays d’Asie du Sud-Est comme la Thaïlande et l’Indonésie, qui ont souffert de la crise économique asiatique et ont dû accepter les conditionnalités du FMI, un certain nombre de ministres furent mis en prison.

Règle de Bâle

Il est important de revenir sur l’histoire de la promulgation de cette règle de Bâle, qui provoqua l’une de ces crises financières au Japon.

Depuis 1980, les marchés financiers mondiaux se sont considérablement développés, mais d’un autre côté, l’accumulation des dettes et l’augmentation des transactions sur produits dérivés sont devenus des problèmes majeurs.

De plus, dans les années 1980, souhaitant investir au Japon, les États-Unis et l’Europe lui ont demandé d’ouvrir ses marchés financiers. Les institutions financières américaines ont prêté à l’Amérique latine, qui allait mal, des sommes importantes à des taux d’intérêt élevés, et de nombreuses institutions financières de Wall Street étaient en crise profonde, y compris Citibank.

A l’époque, le Japon cherchait à devenir le deuxième actionnaire des institutions de Bretton Woods, telles que la Banque mondiale, ce qui reflétait son rang en termes de l’importance de son PIB. Devenu numéro deux mondial en 1968, le PIB du Japon était toujours classé, en 1983, au cinquième rang parmi les actionnaires du FMI. J’étais en charge de la négociation de ce classement en 1984. Après la dernière réunion, les États-Unis ont brutalement renversé l’accord et exigé l’ouverture des marchés financiers japonais comme condition préalable pour accorder le deuxième rang. Malgré la forte opposition nationale à l’ouverture du marché, nous sommes finalement parvenus à un accord.

Parallèlement à cette ouverture du marché, afin de corriger le déséquilibre commercial entre le Japon et les États-Unis, l’accord du Plaza, en 1985, doubla la valeur du yen japonais. Cependant, l’appréciation du yen contribua à l’expansion des institutions financières japonaises à l’étranger, en particulier à Londres. Dans ce processus, la marge bénéficiaire des institutions financières britanniques, qui empochaient auparavant des intérêts exorbitants, tomba rapidement à un dixième de sa valeur antérieure, et de nombreuses institutions financières britanniques célèbres et solidement implantées firent faillite.

Afin de mettre un terme à cette invasion d’institutions financières japonaises à Londres, le Comité de Bâle chargé du contrôle bancaire instaura une règle imposant aux banques engagées dans des opérations internationales, de maintenir leurs ratios d’adéquation des fonds propres à 8 % minimum. Cette règle reflète superficiellement l’expérience passée en matière de sécurisation des transactions sur les marchés financiers mondiaux, les institutions financières défaillantes étant caractérisées par une baisse de leur ratio d’adéquation des fonds propres. Cependant, l’intention réelle était d’empêcher les banques japonaises d’envahir Londres, comme je l’ai expliqué. Sur le plan économique, en raison de la prospérité de l’économie japonaise, les banques nippones n’avaient pas besoin d’un niveau de réserve aussi élevé.

Aujourd’hui

Sous Franklin Roosevelt, confrontés à la Grande Dépression, les États-Unis ont introduit une réglementation pour séparer les banques d’investissement des banques commerciales, surnommé le Glass-Steagall Act de 1933. La loi fut progressivement révisée à partir des années 1980, puis totalement abrogée (aux Etats-Unis) en 1999. Cela a créé un énorme problème sur les marchés financiers américains.

Si une banque commerciale exerce sous le même toit qu’une banque d’investissement, le gouvernement doit défendre les placements à fort effet de levier de la banque d’investissement, car sinon, la faillite de cette dernière entraînerait celle de la banque commerciale. L’épargne des banques et des déposants serait alors perdue.

Après le choc provoqué par la chute de Lehman Brothers, aucun examen des bilans bancaires n’a été effectué. Afin de dissimuler la situation dévastatrice de ces bilans, les autorités occidentales de supervision bancaire n’ont pas procédé à un examen bancaire basé sur la règle de Bâle. Au lieu de cela, on a introduit la notion de « stress test », une notion complètement fausse maquillant la santé des institutions financières. Pourquoi ? Si, au début de l’examen, une banque donnée est insolvable, la façon dont ses actifs pourraient être affectés par un stress économique n’a aucun sens.

Si les autorités américaines avaient observé la règle de Bâle, les banques américaines insolvables auraient dû être liquidées, au lieu d’être renflouées. Certains directeurs de succursales américaines de banques étrangères ont avoué avoir été discrètement encouragés par les autorités de surveillance américaines à maquiller leurs comptes pour ne pas avoir à se déclarer insolvables. En conséquence, personne dans les communautés bancaires aux États-Unis et en Europe n’a été arrêté ni condamné. Aucun pays occidental ne semblait se soucier du « risque moral ». Sauver les banques d’investissement équivaudrait à une caution morale pour les banquiers, qui savent que le gouvernement les sauvera toujours.

Le Congrès américain adopta une résolution demandant à l’association des experts-comptables agréés de suspendre pendant quelque temps l’estimation des actifs en fonction de leur valeur sur le marché (value to market), bien qu’elle l’ait préconisée et exigée de la part du Japon et des pays asiatiques lorsqu’ils étaient dans la tourmente.

La « vente à découvert », que les États-Unis avaient demandé au Japon de ne pas suspendre dans les années 1990, fut interdite aux États-Unis après l’affaire Lehman.

Alors qu’au moment de la crise financière au Japon, des économistes comme Lawrence Summers et Tim Geithner avaient exigé la fermeture des banques japonaises en difficulté, utilisant la notion d’« atterrissage brutal », ils la rejetèrent après le choc de Lehman en 2008 et aucune banque commerciale n’a fait faillite aux Etats-Unis.

En outre, le gouvernement américain ne renfloua pas seulement les banques d’investissement et commerciales, mais aussi de grandes entreprises industrielles telles que General Motors. On constate donc clairement l’application de « deux poids, deux mesures » et plus personne en Asie ne respecte les autorités bancaires et les experts américains depuis la faillite de Lehman. Les États-Unis ont complètement perdu leur réputation de pays équitable.

Après la crise financière de la fin des années 1990, la Banque du Japon tenta diverses mesures de relance économique, notamment le rachat d’actions et l’assouplissement quantitatif, mais sans parvenir à stimuler l’économie réelle.

Bien que cette expérience ratée ait été considérée comme négative par les banques centrales, la Fed lança un assouplissement quantitatif aux États-Unis afin de sécuriser les liquidités des banques américaines. Elle fut suivie par la BCE, et afin de protéger le yen japonais d’une appréciation excessive, en raison de sa rareté relative par rapport au dollar américain et à l’euro, la Banque du Japon lui emboîta le pas.

L’excès de liquidités dû à l’assouplissement quantitatif entraîna une augmentation déraisonnable des prix des actions et de l’immobilier. Elle provoqua une explosion injustifiable de fonds partout dans le monde, entraînant une forte inquiétude quant au calendrier d’une éventuelle diminution de ce déversement de liquidité, ainsi qu’au dénouement qui s’ensuivra. Il est actuellement impossible de le réfréner sans provoquer l’effondrement de la bulle financière des actions et de l’immobilier.

Que faire ?

Il est indispensable d’absorber cet excès de liquidités par une hausse massive de la demande provenant de l’économie réelle. Dans cette perspective, les économies avancées, les États-Unis et l’Europe en particulier, doivent absolument se lancer dans une politique sans précédent de grands travaux pour stimuler leur économie.

Il convient cependant de noter que le mouvement de l’économie verte prend la direction complètement opposée.

L’économie mondiale doit rompre avec l’« économie casino » dominée par des banques d’investissement déconnectées de l’économie réelle. Un retour à la séparation des banques d’investissement et des banques commerciales est la condition préalable contre l’irresponsabilité morale des banquiers. Il est indispensable de rétablir la loi Glass-Steagall.

L’application équitable de règles élémentaires doit être assurée. Il est inquiétant d’apprendre que lors de la dernière réunion du G7, le Premier ministre britannique Boris Johnson a demandé une dérogation à certaines règles pour essayer de relancer la place financière de Londres.

La seule chose autorisée, si on me le demande, serait que « toute transaction transfrontalière d’une banque opérant à l’international soit dénouée avant sa faillite ». Cela signifie que toutes les pertes de la banque seront à la charge des contribuables du pays où la banque opère. En conséquence, les autorités de surveillance accorderaient la plus grande attention au fonctionnement des banques afin que les gouvernements n’aient pas à adopter une politique de renflouement aussi impopulaire en sacrifiant l’argent des contribuables.

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