« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

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75e anniversaire de la Victoire du 8 mai 1945

Célébrons la défaite du nazisme avec un « Nouveau Bretton Woods »

16 mai 2020

Par Helga Zepp-LaRouche, fondatrice et présidente internationale de l’Institut Schiller

Je vous salue tous en ce 8 mai 1945 qui marque à la fois la fin de la Seconde Guerre mondiale et la défaite du nazisme en Europe.

En vérité, il est impératif de repenser ce moment historique plus profondément que d’habitude. Surtout en ces temps où règne une étonnante amnésie historique, où la question de la guerre n’est pas présente dans les esprits, du moins pas comme elle le devrait.

Le nombre de ceux qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale se réduit, et seule une poignée d’entre eux sont encore en vie. Pour beaucoup de jeunes, les guerres mondiales ne sont pas du tout un sujet, et aux États-Unis en tout cas, depuis la guerre de Sécession (1861-1865), toutes les guerres se sont toujours déroulées ailleurs que sur le territoire américain. Avec pour résultat, une population presque somnambule face au danger d’une nouvelle guerre mondiale.

Même si nous devrions aborder le sujet avec un certain optimisme, je pense qu’à la lumière des réalités de ce monde et des dangers d’un nouvel affrontement géopolitique, il est absolument nécessaire de rappeler ce que fut réellement la Seconde Guerre mondiale.

On doit évoquer l’horreur absolue de cette guerre, et l’importance de ce qui s’est passé lors de la première jonction entre soldats américains et soviétiques, le 25 avril près de Torgau, sur les bords de l’Elbe. Ils se tendirent la main et firent le serment solennel – le « serment de l’Elbe » – de ne plus jamais permettre qu’une telle guerre se reproduise et de créer un monde où les gens pourraient dormir sur leurs deux oreilles sans craindre de se faire bombarder.

Le danger aujourd’hui serait de répéter les erreurs du passé, sans prêter attention à la façon dont ces guerres ont vu le jour. La Seconde Guerre mondiale fut une descente aux enfers, plongeant le monde entier dans la barbarie. Des crimes d’une gravité sans nom furent commis, au point de détruire l’idée même de civilisation. Cette guerre se propagea presque au monde entier, avec 65 Etats impliqués directement ou indirectement, et 110 millions de soldats sous les armes. Le bilan, ce sont 60 millions de morts, pour la plupart des civils. Il y eut l’Holocauste, d’autres exterminations systématiques, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, tout cela à cause des idéologies anti-humaines des principaux protagonistes et de la façon dont ils furent instrumentalisés sur un échiquier géopolitique défini par les forces de l’Empire.

Rappelons qu’Hitler avait eu l’idée utopique de créer un Reich (Empire) de 1000 ans, un plan dont ceux qui avaient lu Mein Kampf et d’autres écrits auraient pu avoir connaissance, bien qu’on se rendît compte ultérieurement que peu l’avaient lu.

Ensuite, il y eut, en 1927, le Mémorial de Tanaka au Japon [mémorandum présenté par le Premier ministre Tanaka à l’empereur Hirohito], un véritable plan de conquête du monde. En conséquence, la Russie endura de terribles souffrances, avec des pertes de près de 27 millions de personnes. Voilà pourquoi la « Grande Guerre patriotique » reste dans l’esprit du peuple russe, qui commémore fièrement ce passé. Pour l’Allemagne, ce fut la capitulation totale et une reddition inconditionnelle. Pour les Allemands, il fallut 35 ans pour qu’ils se fassent à l’idée, introduite par le président Richard von Weizsäcker (1920-2015), que le 8 Mai marquait tout autant la date de la libération de l’Allemagne elle-même, ce qui implique que les Allemands, ou du moins un grand nombre d’entre eux, avaient également été victimes du national-socialisme, une idée pas forcément évidente dans l’immédiat après-guerre.

En Occident, on a presque entièrement occulté le fait que la Chine, où l’agression japonaise avait fait dès 1937 de nombreuses victimes, fut le deuxième pays en termes du nombre de morts [environ 14 millions]. Le massacre sanguinaire de Nankin [qui dura six semaines, à partir du 13 décembre 1937] reste gravé dans la mémoire des Chinois. En Asie, la guerre ne s’est pas arrêtée le 8 mai 1945, comme en Europe, mais se prolongea jusqu’au 2 septembre.

Pourquoi je n’accuse pas seulement les « pays de l’Axe », comme le Japon, l’Allemagne, l’Italie, etc., mais je parle de manipulation géopolitique ? L’Executive Intelligence Review (EIR, magazine fondé par Lyndon LaRouche) a détaillé très précisément comment l’Empire britannique avait orchestré « le Grand Jeu » contre l’Empire russe, une stratégie géopolitique qui conduisit à la Première Guerre mondiale, en commençant par le limogeage de Bismarck (1890), la guerre russo-japonaise (1904-05), les deux guerres des Balkans (1912 et 1913) et enfin l’attentat de Sarajevo (1914), qui ne fut que l’étincelle dans la poudrière et non la cause de cette guerre.

Faut-il rappeler les visées géopolitiques, avant la Seconde Guerre mondiale, de certains individus qui financèrent l’accession d’Hitler au pouvoir ? Parmi eux, le gouverneur de la Banque d’Angleterre de l’époque, Montagu Norman, et la faction eugéniste aux États-Unis, autour du diplomate américain Averell Harriman (1891-1986), qui jugeait les visées racistes d’Hitler parfaitement conformes à ses propres objectifs. Nous savons que parmi ceux qui connaissaient les intentions d’Hitler pour avoir lu Mein Kampf, entre autres, certains étaient conscients qu’il suffirait de le porter au pouvoir pour conduire inévitablement l’Allemagne, tôt ou tard, à une guerre avec l’URSS.

Comme l’a documenté John Walkers dans son livre Operation unthinkable, à peine quelques heures après la mort de Roosevelt, le 12 avril 1945, Churchill ordonnait à son état-major de rédiger un plan de guerre contre l’URSS.

Heureusement, ce plan fut rejeté par les chefs d’état-major américains. Mais il ne fallut qu’un an après la rencontre de Torgau du 25 avril 1945, où Américains et Soviétiques avaient fraternisé, pour que Truman invite Churchill à Fulton, dans le Missouri, où il prononça son tristement célèbre discours (5 mars 1946) sur le « rideau de fer », qui marqua le début de la Guerre froide.

Depuis, le monde vit, d’une façon ou d’une autre, sous l’épée de Damoclès de la guerre nucléaire.

C’est ce qu’il faut garder à l’esprit lorsqu’on prend connaissance du communiqué conjoint des présidents Trump et Poutine à l’occasion des commémorations d’aujourd’hui : « Cet événement a annoncé la défaite décisive du régime nazi (...) L’esprit de l’Elbe est un exemple de la manière dont nos pays peuvent mettre de côté leurs contradictions, instaurer la confiance et travailler ensemble pour un objectif commun. Aujourd’hui, en relevant les défis les plus sérieux du XXe siècle, nous rendons hommage à la valeur et au courage de tous ceux qui ont combattu ensemble pour vaincre le fascisme. Leur exploit héroïque ne sera jamais oublié. »

En revanche, [le secrétaire d’Etat] Pompeo a choisi une approche opposée en publiant, avec les ministres des Affaires étrangères de Bulgarie, de la République tchèque, des Pays baltes, de Pologne, de Roumanie et de Slovaquie, une déclaration commune qui est un récit purement géopolitique, fortement teinté d’une connotation anti-communiste et anti-russe, assimilant d’office la Russie au communisme.

Maintenant, regardons en face les grands défis de ce siècle. Nous avons cette pandémie sans précédent, qui fait des ravages, non seulement en termes de victimes du coronavirus, mais aussi de son impact inédit sur l’économie suite au confinement de la moitié de la population mondiale.

A l’heure actuelle, un vent de rébellion s’empare de certains pays, avec des gens, manipulés ou emportés par leurs émotions, qui n’admettent pas la nécessité des mesures de confinement. Au point que certains Etats craignent une vague de mécontentement et, implicitement, le chaos. Ce vent trouve un terrain favorable avec l’éclatement d’un chômage de masse. D’après l’Organisation internationale du Travail (OIT), le secteur de l’économie informelle représente à lui seul 60 % des emplois dans le monde, soit 2 milliards sur un total de 3,3. Et dans ce contexte de confinement anti-pandémique, ces personnes, qui vivent au jour le jour dans une précarité extrême, n’ont plus aucun revenu, et donc plus de capacité de se procurer de la nourriture.

En Afrique, l’économie informelle représente 86 % des emplois, et 50 % en Inde. Dans ce pays, où le confinement est en vigueur depuis fin mars, une crise sociale de grande ampleur est en train d’éclater. Et d’après les derniers rapports du Programme alimentaire mondial (PAM) – un programme d’aide alimentaire commun de l’Assemblée générale des Nations unies et de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) – une famine mondiale s’annonce.

Le 21 avril, son directeur David Beasley informa le Conseil de sécurité de l’ONU que nous nous dirigeons vers « une famine aux dimensions bibliques ».

Soulignons que bien avant l’éclatement de la crise actuelle, quelque 821 millions de personnes vivaient déjà dans une insécurité alimentaire permanente. Dans le passé, le PAM fournissait une aide alimentaire à 80 millions d’entre elles (soit un dixième). En raison de la pandémie et de l’aggravation d’une multitude d’autres crises, le PAM a porté le nombre de bénéficiaires à 265 millions par an. Cependant, si la famine continue à prendre de l’ampleur, comme le craint M. Beasley, son taux de mortalité pourrait atteindre « 300 000 personnes par jour » !

En acheminant l’aide alimentaire nécessaire, la famine pourrait être évitée, mais le danger est bien réel. L’Afrique compte 194 millions de personnes qui ont besoin de nourriture dans 37 pays. En Asie, ce sont 61 millions de personnes dans 10 pays, en Amérique latine, 33 millions de personnes dans 6 pays, etc.

Le problème est qu’en raison de la crise frappant les pays développés, les volumes nécessaires pour répondre aux besoins risquent de ne pas être au rendez-vous.

Faute de mécanismes publics permettant de réguler les prix et les volumes, les agriculteurs américains comme européens tombent en faillite et se suicident. Depuis l’automne 2019, de longs cortèges de tracteurs bloquent les autoroutes pour faire entendre leurs revendications. Après que le coronavirus a fortement touché la main d’œuvre précaire travaillant dans les abattoirs et l’industrie de la transformation, la chaîne alimentaire est gravement désorganisée. Alors que dans les magasins, les rayons se vident, les agriculteurs ne trouvent plus preneur pour leurs produits. Pour les uns, les consommateurs, les prix s’envolent, tandis que pour les autres, les producteurs, les prix s’effondrent. Une forte intervention de l’État s’impose.

S’il y a une leçon à tirer de la défaite du national-socialisme et du déroulement de deux guerres mondiales, c’est celle qui nous apprend que nous devons absolument mettre de côté tous les conflits géopolitiques, toutes les questions secondaires, pour revenir à « l’esprit de l’Elbe » et au serment des soldats soviétiques et américains pour créer un monde pacifique.

C’est pourquoi l’Institut Schiller appelle à un « accord des quatre puissances », comme le souhaitait le penseur américain Lyndon LaRouche, et a lancé une mobilisation internationale, insistant particulièrement auprès des jeunes du monde entier afin qu’ils se mobilisent pour exiger que les quatre plus grands pays du monde se rencontrent lors d’un sommet d’urgence et changent le système mondial pour le meilleur.

D’où pourrait venir la solution, si ce n’est des gouvernements les plus puissants ? Les États-Unis, la Russie [les pays les plus vastes], la Chine et l’Inde [les plus peuplés], soutenus par d’autres nations, doivent remédier à cette situation. Il n’y a pas d’autre issue. Le G20 ? Eh bien, ils en ont eu l’occasion, mais il y a trop de forces qui vont dans des directions opposées. Le G7, on peut quasiment l’oublier. D’autres organisations régionales, aussi précieuses soient-elles – comme les BRICS, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et bien d’autres que je pourrais nommer – ne font pas le poids. Seule une puissante combinaison de pays aurait le pouvoir d’imposer un changement de système.

Quels changements doit-on effectuer ? D’abord, ce dont nous avons immédiatement besoin, c’est d’un système de coopération renforcée sur la santé publique. Chaque pays du monde doit bénéficier d’un système de santé aussi performant que ceux qu’on avait en Allemagne ou en France avant qu’ils ne soient démantelés par une vision comptable. Dans l’immédiat, il faut pouvoir répondre à l’urgence, construire des hôpitaux de campagne et fournir des équipements de protection, le type de mesures qui ont été prises dans la province de Hubei et à Wuhan. Il faut ensuite équiper l’ensemble des territoires de tous les pays du monde, et pour cela, il faut des infrastructures ; on ne peut ouvrir un hôpital dans un endroit où l’eau n’est pas disponible, au milieu du désert. On n’a pas d’autre choix que d’éradiquer, définitivement, le sous-développement.

Il existe un programme pouvant servir de modèle pour lancer dès demain ce type d’infrastructures dans le cadre d’un développement mondial, à condition de mobiliser la volonté politique. C’est le programme que nous avons publié en 2014 (et traduit en chinois, en arabe, en allemand et en français) sous le titre La Nouvelle Route de la soie devient le Pont terrestre mondial.
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C’était notre réponse au président Xi Jinping qui avait inscrit la « Nouvelle Route de la soie » à l’ordre du jour, et c’est un programme sur lequel nous avons travaillé littéralement pendant plus de quarante ans. Il comprend un plan détaillé pour développer l’Afrique, que nous avions élaboré et publié en 1976, un programme pour l’intégration de l’Amérique latine, pour le développement de l’Asie du Sud, du bassin Pacifique, du pont terrestre eurasien, un plan Oasis pour le Moyen-Orient, et bien d’autres aspects encore. Nous avons donc un plan pour commencer sans délai à développer l’ensemble de la planète.

Cependant, on doit traiter la question du financement. Dans un premier temps, il faut mettre en place un « Nouveau système de Bretton Woods » visant à remplacer cette économie de casino qui est en faillite et n’est maintenue en vie que grâce à l’injection de quantités démentielles de liquidités par les banques centrales.

Cela risque de nous conduire rapidement à une explosion hyperinflationniste de l’ensemble du système, de type Weimar. Nous devons revenir à l’objectif que le président Franklin Roosevelt souhaitait voir adopté lors de la conférence de Bretton Woods de juillet 1944, à savoir un engagement ferme à éradiquer la pauvreté mondiale en fournissant des lignes de crédit à long terme et à faible taux d’intérêt pour une véritable industrialisation des pays en développement.

Ce programme ne fut jamais réellement mis en œuvre à cause de la mort prématurée de Roosevelt et du fait que Churchill et Truman « arrangèrent » la version finale des accords de Bretton Woods, qui fut mise en œuvre par la suite avec le résultat qu’on connaît.

De toute évidence, l’idée de Roosevelt, selon laquelle éradiquer la pauvreté et hausser le niveau de vie de la population mondiale sont la condition préalable pour instaurer une paix et une stabilité durables, reste entièrement valable aujourd’hui.

Cela doit aller de pair – et les quatre puissances doivent y veiller – avec la mise en œuvre des « quatre lois » de Lyndon LaRouche :
• tout d’abord, à l’échelle mondiale, une séparation stricte des banques selon les principes de la loi Glass-Steagall. D’un côté, les banques commerciales qu’on doit protéger, de l’autre, la partie « casino » du système financier, la branche pourrie qu’il faut couper et laisser mourir ;
• ensuite, dans chaque pays, une vraie « banque nationale » dans la tradition d’Alexander Hamilton, pour émettre du crédit ;
• en même temps, une concertation entre banques nationales au niveau international, au sein d’un nouveau système de Bretton Woods, mobilisant le crédit nécessaire pour les grands projets de développement ;
• la quatrième loi de LaRouche est sans doute la plus importante, car elle définit précisément comment mettre en œuvre les objectifs communs de l’humanité. Il s’agit d’augmenter la productivité de l’ensemble de l’économie mondiale car, ainsi que le montre la concomitance des crises en cours – pandémie, famine, effondrement de l’économie réelle – les capacités industrielles de l’ensemble de l’économie mondiale ne suffisent plus à assurer les capacités d’accueil d’une population dépassant les 7 milliards d’individus.

Nous avons besoin d’un programme de recherche à marche forcée pour la fusion thermonucléaire contrôlée, dont la réussite dépend avant tout d’une meilleure coopération internationale et des financements adéquats. Nous devons également investir dans la biophysique optique pour mieux comprendre les origines du coronavirus et faire face aux autres virus susceptibles d’apparaître. Rien ne dit qu’un virus encore plus redoutable ne puisse se manifester. Mieux comprendre les lois de l’univers et du vivant sera la clef pour y faire face. Enfin, rien de plus démonstratif que les missions habitées dans l’espace pour nous convaincre de la nécessité impérative d’une coopération plus adulte entre tous les membres du genre humain.

Voilà donc les mesures très concrètes que nous devons prendre. Elles peuvent sembler impossibles et utopiques, mais la grande question est de savoir si l’humanité s’estime moralement apte à assurer sa survie. Pouvons-nous créer une base, un ordre de relations internationales entre nations qui garantisse la survie durable de l’espèce humaine ? J’aimerais que l’on puisse y répondre par l’affirmative. Ainsi, si nous pensons aux héros des guerres mondiales, en particulier de la Seconde Guerre mondiale, et à ce que signifiait vaincre le national-socialisme, alors si ces vies n’ont pas été sacrifiées en vain, nous ferions bien de revenir à l’esprit de l’Elbe et de régler définitivement cette question de la coopération entre les nations.

Je vous remercie.