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Brésil : une dictature militaire pour défendre le néo-libéralisme ?

3 décembre 2019

Il n’est pas envisageable de revenir sur la décision de « donner carte blanche à un ministre ayant étudié l’économie à l’Université de Chicago dans les années 1970 ». C’est en somme le message adressé par le Financial Times au président brésilien Jair Bolsonaro, dans son éditorial du 30 novembre. Il faisait allusion en l’occurrence au ministre des Finances Paulo Guedes qui, le même jour, n’excluait pas la possibilité, au cas où les manifestations de masse en Amérique du Sud s’étendraient au Brésil, d’imposer une dictature militaire pour l’écraser.
Vu le ferment politique et les troubles sociaux qui éclatent dans toute l’Amérique latine et dans le reste du monde, il est clair qu’un tel message n’est pas destiné uniquement au Brésil. Le président Bolsonaro a scrupuleusement mis en œuvre la plupart des mesures exigées par Paulo, économiste formé à l’Université de Chicago (1974-1978). Après avoir réussi à faire adopter au parlement une loi démolissant le système de sécurité sociale (un objectif recherché depuis des décennies par les financiers internationaux), le gouvernement s’attaque actuellement à d’autres « réformes » : privatisation de la compagnie d’électricité, suspension du monopole gouvernemental sur la monnaie, application automatique de mesures d’austérité pour les Etats ou les municipalités ne respectant pas les plafonds de dépenses, augmentation des taxes, pour n’en citer que quelques-unes. Au Brésil, une manifestation pour l'éducation en mai 2019
Bolsonaro a cependant hésité à mettre immédiatement en œuvre la réforme devant mener à la réduction des salaires et des droits des travailleurs du secteur public. Comme le reconnaît le Financial Times, cette hésitation reflète la crainte de déclencher un soulèvement populaire similaire à celui au Chili, secoué depuis plus de 45 jours par des protestations ininterrompues, qui ont vu jusqu’à 2 millions de personnes descendre dans la rue le même jour (sur un total de 18 millions d’habitants).
Et c’est sans compter avec un autre problème : libéré de prison le 9 novembre, l’ancien Président brésilien Lula da Silva, qui est très populaire, sillonne d’ores et déjà le pays pour soulever la population contre la politique d’austérité de Bolsonaro et de Guedes. Lula « n’a pas perdu de temps pour traiter Guedes de destructeur d’emplois et se rallier à l’opposition », se plaignait l’éditorial du Financial Times.
Mais la City de Londres, relayée par son porte-voix, incite Bolsonaro à s’engouffrer dans la brèche ouverte. « L’enjeu est trop grand pour que le Brésil risque de voir ses réformes mises en péril par le populisme. Le géant d’Amérique latine a déjà attendu bien trop longtemps pour asseoir ses finances publiques sur une base durable et rendre le pays attractif pour les affaires. S’il manque l’opportunité qui s’offre à lui aujourd’hui, la fenêtre pourrait se refermer, peut-être pour des années, et les investisseurs internationaux chercheront ailleurs. M. Bolsonaro doit garder son sang-froid. »
Alors que Paulo Guedes se trouvait à Washington fin novembre pour des entretiens, on lui a demandé ce qu’il pensait des appels à la mobilisation de Lula contre ses « réformes » économiques. En guise de réponse, il a laissé entendre que le redouté
« Acte institutionnel-5 » (Ato Institucional Número Cinco, dit AI-5) du gouvernement militaire de 1968 pourrait être remis en vigueur, si la population descendait dans la rue. Ce texte de sinistre mémoire était le cinquième d’une série de décrets promulgués par la Dictature militaire au Brésil après le coup d’État de 1964 et se substituait à la Constitution du 24 janvier 1967. Dans le cadre du AI-5, le parlement avait été suspendu, on avait procédé à des arrestations de masse et la torture avait été officiellement institutionnalisée.


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