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Visioconférence internationale 12-13 décembre

Au-delà de l’aide, la Nouvelle Route de la soie et la question de la dette

2ème session

28 décembre 2020

Dr Yan Wang, du Global Development Policy Center de l’Université de Boston, et ancienne économiste de la Banque mondiale

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Bonjour à tous.

Tout d’abord, je tiens à remercier l’Institut Schiller de m’avoir invitée. C’est un grand plaisir et un honneur de pouvoir m’exprimer ici et de partager les résultats de mes recherches.

J’aimerais commencer par une anecdote sur ma jeunesse. J’ai grandi en Chine pendant la Révolution culturelle. On m’envoya travailler à la campagne quand j’avais 15 ans. J’ai été témoin des mauvaises conditions de vie dans le Nord-est de la Chine, une région sans eau courante, ni électricité, ni sanitaires.

Comme vous le savez, la Chine a entamé sa réforme à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Elle était motivée par la forte volonté de rattraper son retard par rapport au monde industriel, mais on a eu beaucoup de mal à le faire.

Ma présentation est basée sur le livre que j’ai écrit avec le professeur Justin Lin, intitulé Going Beyond Aid : Development Cooperation for Structural Transformation (Dépasser le concept d’aide : coopération au développement pour la transformation structurelle).

Comme vous pouvez le voir, dans les années 1980, les revenus du capital en Chine, mesurés en dollars PPA, [parité de pouvoir d’achat] étaient très faibles, voire inférieurs à ceux de l’Afrique. Le revenu par habitant représentait la moitié de celui de ces quatre pays africains. Or, aujourd’hui, après 40 ans de croissance rapide, la Chine a sorti 800 millions de personnes de la pauvreté extrême, et son économie est devenue la deuxième du monde. Son revenu par habitant est encore assez faible, s’élevant à 10 000 dollars. Comme l’Afrique, la Chine a été prisonnière de la pauvreté pendant des siècles. Les dirigeants chinois ont donc une forte volonté de rattraper leur retard.

Pourquoi la Chine a-t-elle lancé la coopération au développement ? En partie parce que la coopération traditionnelle Nord-Sud, ou « aide au développement », n’est pas efficace. Après avoir dépensé 4000 milliards de dollars dans ce type de programme depuis les années 1960, on constate que de nombreux pays sont toujours pris au piège de la pauvreté et que leur économie stagne.

La coopération au développement de la Chine est donc basée sur une tradition du confucianisme : le Ren qui signifie humanité, bienveillance, altruisme et empathie. Nous pensons également qu’il est préférable d’enseigner la pêche que de donner du poisson. En nous basant sur notre expérience en matière de développement, nous pouvons donc combiner le commerce, l’aide et les investissements pour aider les pays africains.

Grâce à cela, la Chine peut utiliser ses avantages comparatifs dans trois domaines :
— Premièrement, elle a un avantage comparatif dans la construction d’infrastructures : hydroélectricité, autoroutes et chemins de fer, et ce à moindre coût, grâce aux ingénieurs peu onéreux et aux économies d’échelle.
— Deuxièmement, elle dispose d’un avantage comparatif dans 45 des 97 sous-secteurs du commerce de marchandises.
— Troisièmement, les économies asiatiques émergentes comme la Chine ont un taux d’épargne élevé et un « capital patient ». Qu’est-ce que le « capital patient » ? C’est le capital à long terme, dont l’échéance est supérieure à 10 ans et qui est investi dans le développement d’un pays.

Comme vous pouvez le voir, ce graphique montre les prêts de la Chine à l’Afrique. En fait, la Chine a commencé à lui accorder des prêts et une aide dans les années 1960 et 1970. Le célèbre chemin de fer de Tazara (Tanzanie-Zambie) a été achevé en 1974. Au fil des ans, la Chine a envoyé de nombreux médecins et des équipes médicales dans les pays africains, et à partir de 2000, les banques chinoises ont commencé à accorder des prêts à l’Afrique pour développer ses infrastructures.

Comme vous pouvez le constater, la répartition sectorielle des investissements chinois en Afrique est la suivante :
— 33 % sont investis dans les transports ;
— 33 % dans l’énergie, notamment la production d’électricité, les réseaux électriques, etc. ;
— 2 % dans l’agriculture ;
— et le même pourcentage dans la technologie.

Ces photos montrent quelques projets célèbres mis en œuvre par la Chine, tels que le chemin de fer à écartement standardisé Mombasa-Nairobi au Kenya, le pont franchissant la baie de Maputo, au Mozambique, et la rizière Wanbao, une exploitation chinoise située dans la province de Gaza, toujours au Mozambique. Ces projets sont très bénéfiques pour les pays africains.

En 2013, les dirigeants chinois ont proposé l’initiative « Ceinture et route » (la Nouvelle Route de la soie), qui a pour objectif d’améliorer la connectivité entre les pays grâce à une large consultation, une réalisation commune et des avantages partagés.

La Chine a également augmenté ses investissements directs à l’étranger (IDE) dans les pays africains. Ce graphique montre qu’elle est en tête des pays des BRICS en termes d’IDE, le pic étant atteint en 2016, avec 196 milliards de dollars d’investissements à l’extérieur, avant de diminuer ces dernières années.

De nombreux médias demandent combien d’emplois la Chine a créés. Une étude d’Ernst & Young montre que la Chine a mis en œuvre 259 projets en Afrique durant cette période de 2016. Bien qu’avec moins de projets, le nombre d’emplois créés est supérieur à celui de tous les pays ci-dessus, y compris les États-Unis, la France et le Royaume-Uni. Au total, 137 000 emplois ont été créés entre 2014 et 2018.

Le déficit financier se réduira-t-il à l’avenir ? La réponse est non. En effet, le capital à long terme est en baisse. Nous pensons que le financement du développement devra « aller au-delà de l’aide », c’est-à-dire au-delà de l’aide publique au développement (APD) et combiner le commerce, l’aide et l’investissement. Le financement proviendra moins de l’aide publique au développement et plus d’autres flux financiers, y compris des prêts de type OOF [Other Official Flows, autres flux officiels] et des prises de participation. Ce graphique montre qu’en 2015, la part des pays en développement dans les investissements mondiaux a dépassé celle des pays à hauts revenus. Cependant, la masse des IDE mondiaux a diminué et il y a toujours une pénurie de capitaux à long terme.

Le professeur Justin Lin et moi-même pensons qu’il faut élargir la définition du financement du développement. Cette définition comporte quatre niveaux, comme vous pouvez le voir dans ce tableau :
— La couche centrale représente l’aide publique au développement (APD), telle que définie par l’OCDE.
— Le deuxième niveau est constitué par les autres flux officiels [OOF], le crédit acheteur à l’exportation, entre autres.
— La troisième couche regroupe les prêts de type OOF, notamment le financement des prêts fournis par la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, la CDB, l’Exim Bank et d’autres banques de développement, comme la Banque mondiale.
— Enfin, la quatrième couche est constituée d’investissements de type OOF fournis par des fonds, y compris des fonds souverains. Il s’agit notamment du Fonds de développement sino-africain et du Fonds de la route de la soie, ainsi que du CDC du Royaume-Uni et de la nouvelle DFC américaine, la Development Finance Corporation.

Cette définition est donc plus large et plus inclusive.

La dernière question concerne la viabilité de la dette.
— Nous considérons que le rapport entre la dette et le PIB [dette/PIB] utilisé par le FMI est une mesure étroite et trompeuse. Ce ratio ne distingue pas le type de dette utilisé, qu’elle soit intérieure ou étrangère, qu’elle soit libellée en dollars américains ou en monnaie nationale.
— Deuxièmement, comment cette dette a-t-elle été utilisée ? S’agissait-il de financer la consommation, c’est-à-dire les retraites et les salaires, ou plutôt des investissements ? Bien sûr, les résultats sont différents.
— Troisièmement, le PIB sera-t-il affecté à long terme, puisque la dette entre dans le calcul du dénominateur (le chiffre d’affaires) de chaque pays ? Ainsi, si la croissance du PIB augmente après les investissements à long terme, la proportion relative du dénominateur sera réduite. Nous estimons qu’il faut examiner les deux côtés des bilans des gouvernements, actif et passif. Pour nous, c’est la valeur nette du secteur public qui compte avant tout.

Après avoir examiné à la fois les actifs et passifs des gouvernements, l’étude du FMI de 2018, Managing Public Wealth (gestion de la richesse publique), conclut que « la valeur nette du secteur public est importante ». Dans ce graphique, la barre rouge représente le passif, la bleue les actifs non financiers, et les points noirs représentent la valeur nette. Comme vous pouvez le voir, les États-Unis se situent au milieu, avec très peu de valeur nette. La Chine se trouve sur la droite, en troisième position. Elle possède la plus forte valeur nette du secteur public, la troisième valeur nette parmi ces pays.

Alors, y a-t-il un « piège de la dette » ? Il n’y a aucune preuve empirique pour étayer la diplomatie dite du « piège de la dette ». Essentiellement, les infrastructures telles que l’hydroélectricité et le réseau électrique, ainsi que les routes, les ports, les ponts, sont des actifs du secteur public, qui peuvent être utilisés pour créer des emplois et générer des revenus. Les secteurs publics chinois sont détenteurs de « capitaux patients » et d’autres études n’ont démontré aucune « saisie d’actifs ». Rien ne permet de dire qu’il y ait un piège de la dette. Au contraire, la Chine a fait preuve d’une tolérance et d’une flexibilité considérables dans la gestion de la dette.

Ce graphique montre la restructuration de la dette chinoise par résultat et par année. Comme vous pouvez le voir, avant la crise financière de 2008, il y a eu plusieurs séries d’annulations de dettes. La Chine a annulé la dette des pays africains. Cependant, après la crise financière de 2008, il y a eu de moins en moins d’annulations, mais davantage de rééchelonnements et de refinancements. Selon cette étude, il existe davantage de possibilités de rééchelonnement et de refinancement.

Je voudrais conclure en utilisant ce mot chinois weiji , qui signifie à la fois « crise » et « opportunité ». La crise pandémique actuelle pourrait conduire à une économie mondiale plus polarisée et plus fragmentée. Mais il existe des possibilités de commerce et d’intégration régionale, comme l’initiative Ceinture et route, le groupe 16+1 de l’UE, la zone de libre-échange du continent africain [AFCFTA] et le RCEP pour l’Asie. Nous pensons qu’un surcroît d’activité commerciale et d’intégration conduira à un monde plus pacifique.

Nous vous avons présenté des preuves de la coopération au développement Sud-Sud en utilisant l’avantage comparatif de chaque partenaire, ce qui est bon pour l’industrialisation et la transformation structurelle, et bénéfique pour les deux parties. La Chine continue d’apprendre à devenir un meilleur partenaire, comme elle l’a fait jusqu’ici.

En ce qui concerne la crise de la dette ou sa viabilité, nous soutenons que ce qui compte, c’est la valeur nette du gouvernement et que la Chine est un fournisseur de biens publics.

Il y a plusieurs propositions de restructuration concernant la question de la dette.
— Premièrement, nous soutenons le multilatéralisme et la proposition pour que le FMI émette davantage de droits de tirage spéciaux (DTS), car ils sont contracycliques et inconditionnels.
— Deuxièmement, nous soutenons les BMD [banques multilatérales de développement], notamment la Banque mondiale, la BAD (Banque asiatique de développement) et la Banque asiatique pour l’investissement dans les infrastructures (AIIB), afin d’accorder davantage de prêts de liquidité d’urgence.
— Troisièmement, nous aidons les donateurs bilatéraux à trouver des solutions sur mesure pour les pays en situation de surendettement.
— Quatrièmement, il existe une proposition d’échange de dettes contre actions en faveur du climat, mais toutes ces propositions restent encore à discuter.

De manière générale, pour les pays en développement, il est important de savoir ce que possède le gouvernement, c’est-à-dire les actifs de l’Etat, et ce qu’il doit, c’est-à-dire son passif. Ainsi, ces pays devraient renforcer leur capacité à gérer les actifs de façon à générer des emplois et des revenus.

Merci beaucoup. Permettez-moi de conclure ici afin de répondre aux questions.