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Conférence de Kiedrich

V. Les matières premières et l’infrastructure russe

21 octobre 2007

par M. Tcherkasov

M. Tcherkasov, du Musée géologique d’Etat Vernadski et de l’Académie des sciences russe, s’exprimait en son nom et en celui du directeur scientifique du Musée, l’académicien Dimitri Roundqvist. Leur présentation, intitulée : « Des corridors d’infrastructure en Russie, le pour et le contre, considérés du point de vue des matières premières » incluait de nombreuses illustrations, que nous ne pouvons pas reproduire ici.

L’ académicien Dimitri Roundqvist et moi-même avions décidé de prononcer nos discours ensemble, mais il n’a finalement pas pu venir, car il se déroule aujourd’hui même, à Iekaterinbourg, une conférence de l’Association minéralogique russe dont il est le président. Il adresse ses meilleurs voeux à tous les participants de ce forum.

Nous avions décidé de montrer ce que ce Pont terrestre signifie du point de vue des ressources minérales. Cette présentation se déroulera en trois parties. D’abord, je parlerai de l’état actuel de ces ressources. Ensuite, nous sommes dans une période où la Russie réévalue ses ressources minérales, particulièrement dans les régions du nord et de l’extrême orient. De là, nous verrons les défis et les solutions dont nous pouvons disposer, du point de vue des ressources minérales, en rapport avec les différents ponts terrestres.

Au cours de l’histoire, l’humanité a utilisé de plus en plus d’éléments [chimiques] différents. Dans l’antiquité, on n’en utilisait que 18. Dès le XIXe siècle, après la Révolution industrielle, ce nombre fut porté à 67. Depuis l’exploitation de l’atome et la synthèse de nouveaux éléments au XXe siècle, c’est presque la totalité de la Table périodique des éléments qui est utilisée par les êtres humains.

Des changements ont eu lieu aussi sur le territoire russe. Nous avons une série de cartes, remontant à avant le XVIe siècle, qui montrent les gisements exploités aux différentes époques. [Les cartes historiques montrées ne sont pas présentées ici, NdlR] On a ensuite assisté à une expansion qui s’est développée dans différentes directions. Le gouvernement russe s’intéressait avant tout au développement de nouveaux territoires audelà de l’Oural. Je connais des gens qui vivent aujourd’hui à Krasnoïarsk, dont la famille avait migré à pieds depuis la partie européenne jusqu’à l’est et qui reçut des terres gratuitement ; ils pouvaient en obtenir autant qu’ils étaient capables d’en exploiter. (...)

Couvrant 20,5 % de la surface terrestre mondiale, la Russie comprend aujourd’hui 3% de la population mondiale, 22% des forêts, 20% de l’eau douce, 30% de la surface totale du plateau continental et 16% des ressources minérales.

Notre connaissance géologique du territoire russe varie selon les régions. Pour la majeure partie du pays, nous avons des cartes géologiques au 1 : 200 000. Ce qui veut dire que les observations ont été faites tous les deux kilomètres. Vous pouvez imaginer ce que cela signifie, en termes de gisements de minéraux. Ceux-ci ne mesurent parfois qu’une dizaine de mètres. Théoriquement, et nous sommes confiants sur cela, il reste encore beaucoup de gisements de minéraux à découvrir en Russie.

Des cartes géologiques au 1 : 50 000 (c’est-àdire où les observations ont été faites tous les 500 mètres) ont été faites sur environ 30% du territoire russe. Certaines zones ont été mieux explorées, mais pas encore suffisamment pour être sûrs qu’on n’ait rien oublié. Dans le registre d’Etat, près de 9000 gisements de minéraux sont répertoriés.

Mais voici ce que je peux ajouter à ce qu’a dit le Professeur Menchikov à propos de la situation russe : tout d’abord, comme vous pouvez le voir, la Russie détient une part relativement importante des réserves mondiales, en termes de ressources et de réserves (Figure 1). Elle a une part bien moindre dans la production, et infime dans la consommation. Les seules modestes exceptions concernent les éléments de la famille du platine et du nickel, en sachant qu’ils sont principalement extraits à Norilsk, soit bien au-dessus du Cercle arctique. A Norilsk, la première maison a été construite il y a environ 50 ans.

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Figure 1
Matières premières

Ce qui est également important, et en quoi je suis d’accord avec le Pr Menchikov, c’est qu’à la suite de tous ces changements en Russie, notre économie s’est orientée vers l’exportation. En 1999, la part de la production des différents métaux et ressources destinée à l’exportation était la suivante :

Ces données ne sont pas à jour, elles datent d’il y a quelques années. Mais en 1996, nous exportions presque 417% de notre production d’uranium. Une année, nous avons exporté 356% de la quantité de molybdène produit dans le pays. Ce qui signifie que toutes nos réserves étaient tout bonnement vendues.

Voici la répartition des ressources minérales par secteur fédéral (Figure 2). Le gros chiffre de 53% au centre, pour le secteur fédéral de l’Oural, est dû aux provinces très riches en pétrole et en gaz, à l’est de l’Oural. Le chiffre relativement bas de l’est montre que cette zone n’a pas vraiment été explorée.

Bien sûr, le climat influence aussi toutes ces choses. Si vous comparez le prix total des ressources minérales souterraines dans les différents secteurs avec les températures quotidiennes, vous pourrez voir que, par exemple, dans les endroits où il est prévu que passe le Pont terrestre, nous avons des températures en-dessous de zéro presque toute l’année. Bien sûr, cela pose quelques difficultés, comme en témoigne le cas de la production de pétrole en Sibérie.

Richesse minérale

En même temps, les ressources minérales sont devenues de plus en plus importantes. Au cours des 40-45 dernières années, nous avons utilisé la majeure partie des ressources de toute l’histoire : 85% du pétrole, 50% du charbon et 50% du fer produits au cours de l’histoire humaine.

La Russie est vraiment riche. (...) En ce qui concerne les ressources énergétiques, elle possède 32% du gaz mondial, 12-13% du pétrole et 12% du charbon, en tenant compte uniquement des réserves mondiales explorées. Elle possède 40% du platine mondial et 90% du palladium. Si nous prenons les éléments rares de la Terre, la Russie possède 35% du niobium, 80% du tantale, 50% de l’yttrium, 28% du lithium, 15% du béryllium et 12% du zirconium. La part de la Russie pour d’autres métaux utilisés dans l’industrie est de 36% pour le nickel, 27% pour le minerai de fer, 27% pour l’étain, 20% pour le cobalt, 16% pour le zinc, et 12% pour le plomb. Elle possède également des minerais agrochimiques, la plaçant au premier rang mondial en terme de gisements de sels de potassium et au deuxième pour l’apatite et la phosphorite. Elle détient les plus grandes ressources en diamants du monde, et est au troisième rang pour l’or.

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Figure 2
Distribution des ressources minérales par secteur fédéral.
La partie la plus sombre comprend l’Iakoutie.

Alors, pourquoi sommes-nous aujourd’hui en train de réévaluer nos ressources ? Tout d’abord, la demande croissante, non seulement par rapport aux minerais et métaux déjà connus, mais à l’éventail des métaux utilisés, qui est en train de changer. D’ailleurs, l’une des compagnies d’extraction les plus prospères de Russie, Norilsk Nickel, l’est à cause de la hausse du prix du palladium. En même temps, nous avons découvert de nouveaux types de gisements de minerais. Par exemple, dans le nord de la Russie, nous avons découvert des gisements de pétrole mêlé de titane. Cela signifie donc qu’il y a du pétrole dans certains sables, mais les sables représentent des minéraux lourds – de l’ilménite ou d’autres.

Ensuite, on a découvert de nouvelles technologies d’extraction, permettant l’exploitation de gisements impossibles à développer auparavant. Par exemple, il existe une technologie de lixiviation souterraine (...) pour récupérer de l’uranium, qui nous permet d’exploiter des gisements à faible concentration.

Du point de vue de l’économie, la méthodologie utilisée pour l’évaluation des gisements en minéraux est différente dans l’ex-URSS, en Russie, et à l’Ouest. L’année dernière, j’ai participé à quatre missions d’expertise, où il s’agissait de réévaluer des gisements de minéraux déjà bien connus. Deux autres sont prévues avant la fin de cette année.

Voilà les résultats de la réévaluation faite dans le cadre du programme de l’Académie des sciences russe sur les grands et très grands gisements en minéraux (figure non incluse ici, ndlr) où vous voyez les régions que nous estimons les plus prometteuses en termes de nouvelles découvertes de gisements de minéraux. On peut comparer cette carte avec celle des voies ferrées le long de l’Oural, et la nouvelle voie ferrée en construction au nord d’Iekaterinbourg, qui relie l’Oural industriel à l’Oural arctique. On attend des investissements dans le projet Oural industriel-Oural arctique à hauteur de 2,4 milliards de dollars pour la ligne ferroviaire de 1000 km, et de 3,5 milliards de dollars pour l’infrastructure énergétique.

Les nouveaux pipelines prévus en Sibérie et dans la région balte sont aussi importants, tout comme le pont terrestre prévu d’Iakoutsk au détroit de Béring. Nous ne sommes pas des professionnels des chemins de fer, mais on voit bien que le Transsibérien, construit en 25 ans pour être achevé en 1916, atteint presque 10 000 km.

Il y a une autre difficulté. Vous remarquerez que la ligne ferroviaire, ou le corridor infrastructurel menant au détroit de Béring, passe principalement par l’Iakoutie, la République de Sakha. Si on compare la démographie là à celle des pays que vous connaissez bien, cela se passe de commentaires [très faible densité démographique].

Nous aurons à franchir le crête de Verkhoyanye pour construire cette voie ferrée. On voit que les maisons à Iakoutsk sont construites sur pilotis à cause du permafrost. (...) Dans le nord du pays, il y a le gisement de diamants de Popigaï, qui vient de l’impact d’une énorme météorite. Ces diamants ne sont pas destinés à la joaillerie, ils servent dans l’industrie. Ces ressources sont plus importantes que toutes les autres ressources connues au monde, mais elles ne sont pas développées, simplement parce qu’il n’y a pas la moindre infrastructure dans cet endroit. Pas une âme qui vive à cent kilomètres à la ronde.

Le Bureau de recherches géologiques et minières russe a tracé les contours des gisements de minerais dans la région de ce chemin de fer de l’est. Ils définissent ce qu’on appelle la province aurifère d’Iana-Kolima, et la province argentifère qui la chevauche. En taille, elles sont comparables à l’Allemagne.

Mais il y a un problème. On a calculé que pour développer ces provinces, il faudrait créer quelque 300 000 emplois. Or, nous avons peutêtre 10 000 personnes qui vivent sur ce territoire. A cause de cela, nous sommes sûrs – et j’y reviendrai dans notre conclusion – que des corridors d’infrastructures, des corridors de développement, sont la clef de nouvelles ressources minérales. Nous n’avons aucun doute que les humains auront besoin de ces ressources.

Mais ceci ne se réduit pas simplement à un problème de construction : il s’agit de décisions politiques et sociales. J’ai déjà parlé du peuplement de la Sibérie jadis. Bien sûr, nous connaissons un autre exemple : Staline travailla sur ces mêmes gisements dans la région de Kolima, avec succès, en envoyant là-bas des prisonniers. Je pense cependant que cette fois, on ne procédera pas de cette façon... Un autre exemple : dans la période soviétique, le gouvernement a tenté d’attirer les gens avec des salaires plus élevés, l’éventuelle possibilité d’acheter une voiture, et les gens vinrent construire la ligne ferroviaire de Baïkal-Amour. Comment résoudre cette question aujourd’hui ? Difficile à dire.

Mais de mon point de vue, tous les problèmes économiques et d’ingénierie ne sont rien comparés à celui de devoir construire dans une région de froid extrême : on a enregistré une température de - 87°C à cet endroit.

Je pense que tous ces problèmes peuvent être résolus, mais nous devons y réfléchir prudemment. Et j’en viens à notre conclusion : bien sûr que cela doit être réalisé, mais nous devons garder à l’esprit les difficultés auxquelles nous serons confrontés chemin faisant.

Merci beaucoup.