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Syrie : Trump officialise sa rupture avec le parti de la guerre

16 janvier 2019

On se souvient des réactions ulcérées provoquée par l’annonce de Donald Trump, le 19 décembre dernier, de retirer les forces américaines de Syrie. Ses adversaires l’accusèrent de « tourner le dos à la guerre au terrorisme », de « redonner vie à Daech » et d’offrir « un cadeau de Noël » à Vladimir Poutine. Son secrétaire à la Défense James Mattis démissionnait deux jours plus tard, tandis que des membres des deux partis au Congrès et d’anciens responsables du gouvernement lui reprochèrent d’« affaiblir nos alliés » et de « renforcer nos adversaires », sans compter le désaveu ouvert de John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche.

Si l’intention était de faire revenir Trump sur cette décision, force est de constater que, dans l’état actuel des choses, il n’a pas cédé. En réalité, il a même relancé l’offensive par une attaque contre le « consensus de Washington » des dernières décennies, érigeant les Etats-Unis au rang de « gendarme du monde ». Il a présenté ses arguments lors d’une réunion du cabinet du 2 janvier, télévisée de façon à toucher un vaste public. Pour justifier sa décision, il déclara que la responsabilité de la paix en Afghanistan et en Syrie incombe aux deux pays concernés et à leurs voisins, c’est-à-dire l’Inde, le Pakistan et la Russie pour l’Afghanistan, et la Turquie et la Russie, voire aussi l’Iran, pour le cas de la Syrie, bien entendu avec un soutien américain. Comble d’ironie, il ajouta que l’Union soviétique avait eu à l’époque raison d’intervenir militairement en Afghanistan pour se défendre contre le terrorisme, qui se propageait chez elle à partir de ce pays.

Après avoir critiqué les « alliés » de l’Amérique et leurs discours belliqueux, il s’en prit au général Mattis et à l’establishment de la défense notamment en reprenant le thème des « milliers de milliards de dollars » dépensés dans des guerres en Asie du Sud-ouest, sans aucun résultat positif. « J’ai donné à nos généraux tout l’argent qu’ils voulaient. Mais ils n’ont pas vraiment fait de bon boulot en Afghanistan. Ils y combattent depuis 19 ans. Le général Mattis m’a abondamment remercié pour lui avoir procuré 700 milliards de dollars [dans le budget de la défense]. Il n’en revenait pas. Il m’a remercié plus encore l’année suivante, lorsque je lui ai trouvé 716 milliards. » Mais qu’avons-nous obtenu en retour de tout cet argent ? a-t-il demandé. Quasiment rien.

De facto, aux Etats-Unis mêmes, les partisans de la guerre permanente, y compris certains conseillers du Président, dans les hautes sphères de la sécurité nationale et de la défense, s’ingénient à saboter sa politique en Asie du Sud-ouest et à provoquer de nouvelles guerres, tout en montant en épingle la story-telling du Russiagate.

Processus de paix en Syrie : la balle est dans le camp de Moscou

Les récentes déclarations de Trump et ses propositions pourraient néanmoins ouvrir la voie à une approche pour l’Asie du Sud-ouest s’inscrivant dans l’esprit du traité de Westphalie. Le retrait des troupes américaines de Syrie pourrait en effet s’avérer comme l’une des décisions les plus importantes de l’année 2019.

Au plan régional, ce désengagement incite déjà les principaux acteurs sur place à enclencher le processus de discussion et de négociations nécessaire pour mettre fin à la guerre. Il met aussi en relief le rôle de la Russie, qui maintient de bonnes relations de travail non seulement avec la Syrie et l’Iran, mais aussi Israël et les Etats arabes du Golfe.
 
Moscou sera d’ailleurs prochainement l’hôte d’une nouvelle réunion au niveau présidentiel des trois garants du processus de paix en Syrie (Russie, Iran, Turquie), ceux-là mêmes qui organisé et assuré le cessez-le-feu en Syrie, tout en encourageant des négociations entre le gouvernement de Damas et l’opposition.

Le 29 décembre, une délégation du gouvernement turc, incluant le ministre des Affaires étrangères Mevlüt Çavusoglu, celui de la Défense Hulusi Akar, le chef du renseignement Hakan Fidan et le conseiller du président Ibrahim Kalin, s’est rendue à Moscou pour évoquer et coordonner leur coopération dans la période à venir.
 
Par ailleurs, une délégation kurde représentant les PYD et YPG de Syrie était récemment dans la capitale russe pour rechercher la médiation russe avec le gouvernement syrien. Jusqu’à présent, ces deux groupes étaient soutenus par les Etats-Unis pour leur combat contre Daech. Selon l’un de leurs représentants, Moscou va effectivement assurer la médiation entre les groupes kurdes et le gouvernement central. Divers observateurs estiment que le gouvernement d’Assad aurait tout intérêt à garantir à la Turquie que les deux groupes soient tenus loin de sa frontière, s’ils ne sont pas démantelés.

De plus, le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou ont évoqué la situation en Syrie par téléphone le 4 janvier, à la demande des Israéliens, et se sont entendus pour renforcer la coordination de leurs actions.

Quant au monde arabe, un rapprochement est en cours entre la Syrie et les pays arabes ayant financé l’opposition et les terroristes. Les Emirats arabes unis ont rouvert leur ambassade à Damas après sept ans de fermeture, tandis que des discussions ont lieu pour réintégrer la Syrie au sein de la Ligue arabe. Ce processus serait coordonné par les gouvernements tunisien et algérien, et le président tunisien Beji Caid Essebsi aurait l’intention d’inviter le président syrien Bachir al-Assad au sommet de la Ligue en mars prochain.


A lire sur le sujet :

http://www.institutschiller.org/Retrait-americain-de-Syrie-ce-que-l-on-oublie-de-dire.html