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Robert Fisk : les banquiers sont les dictateurs de l’occident

13 décembre 2011

Nous publions ici une traduction d’un article de Robert Fisk, correspondant au Moyen-Orient de l’Independent de Londres, du 10 décembre 2011, une analyse d’une rare pertinence de la crise économique et stratégique actuelle.

Ecrivant ces lignes depuis une région qui produit plus de clichés au mètre carré qu’aucun autre « sujet d’actualité » – le Moyen-Orient – je devrais peut-être faire une pause avant de dire que je n’ai jamais lu autant de débilités, autant de pures bêtises, que lors de la crise financière mondiale.

Mais je ne vais pas me taire. Il me semble que ce qui est dit sur l’effondrement du capitalisme a atteint un nouveau seuil, que même le Moyen-Orient n’a pas atteint dans son obéissance aveugle aux « experts » de Harvard et autres institutions, qui ont aidé à créer ce phénoménal désastre criminel.

Commençons avec le « printemps arabe » – déjà en soi une déformation verbale grotesque du grand réveil arabo-musulman qui secoue le Moyen-Orient – et les parallèles idiots avec les protestations sociales dans les capitales occidentales. On a été inondé de reportages sur comment les pauvres ou les désavantagés occidentaux ont « pris exemple » sur le « printemps arabe », ou comment les manifestants en Amérique, au Canada, en Grande-Bretagne, en Espagne et en Grèce se sont « inspirés » des énormes manifestations qui ont fait tomber les régimes en Egypte, Tunisie et, - pour l’instant – la Libye. C’est du grand n’importe quoi.

La comparaison réelle, il est inutile de le dire, a été ignorée par les journalistes occidentaux, si prompts à chanter les louanges des rébellions anti-dictateurs des arabes, si prompts aussi à ignorer les protestations contre les gouvernements « démocratiques » occidentaux, si désespérés qu’ils dénigrent ces manifestations, qu’ils suggèrent qu’elles ne sont que de pâles copies du dernier « truc » à la mode dans le monde arabe. La vérité est assez différente. Ce qui a mené les arabes par dizaines de milliers, puis par millions dans les rues des capitales du Moyen-Orient, était une exigence de dignité et un refus d’accepter que les dictateurs aux ordres des familles locales considèrent leur pays comme leur propriété. Les Moubarak et les Ben Alis et les Kaddafi et les rois et émirs dans le Golfe (et en Jordanie) et les Assads croyaient tous qu’ils étaient propriétaires de leur nation toute entière. L’Egypte devait appartenir à Moubarak Inc., la Tunisie à Ben Ali Inc. (et à la famille Traboulsi), la Libye à Kaddafi Inc. etc. Les martyrs arabes contre la dictature sont morts pour prouver que leurs pays appartient à leur peuple.

C’est là le véritable parallèle avec l’occident. Les mouvements de protestation [occidentaux] sont contre le Big Business – une cause parfaitement légitime – et contre les « gouvernements ». Ce qu’ils ont réalisé, cependant, bien qu’un peu tard, c’est qu’ils se sont fait avoir pendant des décennies par une démocratie frauduleuse : ils votent consciencieusement pour des partis politiques – qui donnent ensuite leur mandat et le pouvoir du peuple aux banques et aux traders de produits dérivés et aux agences de notation, tous trois soutenus par une coterie malhonnête et débraillée d’ « experts » issus des meilleures université d’Amérique et de « think tanks », qui entretiennent la fiction qu’il s’agit là d’une crise de la mondialisation, plutôt que d’une phénoménale arnaque financière faite sur le dos des citoyens.

Les banquiers et agences de notation sont devenus les dictateurs de l’occident. Comme les Moubarak, les Ben Alis, les banques ont cru – et croient toujours – qu’elles possèdent leur pays. Les élections qui leur ont donné le pouvoir – grâce à des gouvernements sans tripes et corrompus – sont devenus aussi fausses que les sondages auxquels les arabes ont été forcés de répondre comme de gentils petit soldats, décennies après décennies, pour oindre le propriétaire de leur propre pays. Goldman Sachs et la Royal Bank of Scotland sont devenus les Moubarak et les Ben Alis des USA et du Royaume-Unis, se goinfrant jusqu’à s’étouffer avec la santé des peuples, par des récompenses et bonus pour leur patron vicieux, à une échelle infiniment plus rapace que leurs cupides frères dictateurs arabes auraient jamais pu imaginer.

Je n’avais pas besoin de la leçon d’Inside Job de Charles Ferguson sur BBC2 cette semaine – bien que ça m’ai aidé – pour m’apprendre que les agences de notation et les banques américaines sont du pareil au même, que leur personnel passent de leurs agences, aux banques et au gouvernement américain. Les garçons d’agences (presque toujours des gars, bien sûr) qui ont noté AAA les prêts subprimes et les dérivés aux Etats-Unis– via leur influence nocive sur les marchés – prennent dans leurs griffes les peuples d’Europe, les menaçant d’abaisser ou de retirer la même notation des nations européennes qu’ils avaient largement prodiguée à des criminels avant le crash financier aux Etats-Unis. Je crois que cet euphémisme est devenu un argument. Mais, excusez-moi, qui sont ces créatures dont les agences de notation font aujourd’hui plus peur aux français, que ne le fit Rommel en 1940 ?

Pourquoi mes camarades journalistes de Wall Street ne me disent pas tout ça ? Comment se fait-il que la BBC et CNN – ah oui j’oubliais, même al-Jazeera – traitent ces communautés de criminels comme des institutions de pouvoir qu’on ne remet pas en question ? Pourquoi n’y-a-t-il aucune enquête – les Inside Job ont commencé à le faire – sur ces scandaleux agents doubles ? Cela me fait penser à la façon également lâche avec laquelle tellement de journalistes américains couvrent le Moyen-Orient, évitant étrangement tout critique directe d’Israël, soutenus par une armée de lobbyistes pro-Likoud, pour expliquer aux téléspectateurs pourquoi on peut faire confiance à la paix « à l’américaine » dans le conflit israélo-palestinien ; pourquoi les gentils sont « modérés » et les méchants sont des « terroristes ».

Les arabes ont au moins commencé à dire non à cette idiotie. Mais lorsque les Occupy Wall Street font la même chose, ils sont traités comme des « anarchistes », les « terroristes » sociaux des rues américaines, qui osent demander que les Bernankes et Geithners soient jugés au même titre qu’Hosni Moubarak. Nous, en occident – nos gouvernements – avons créé nos propres dictateurs. Mais, contrairement aux arabes, on n’a pas le droit d’y toucher.

Enda Kenny, chef du gouvernement irlandais, a informé solennellement son peuple cette semaine, qu’ils [les citoyens] n’étaient pas responsables de la crise dans laquelle ils se trouvent. Ils le savaient déjà, bien sûr. Ce qu’il ne leur a pas dit c’est qui est responsable. N’est-il pas temps que lui et ses collègues Premiers ministres européens nous le disent enfin ? Ainsi que nos journalistes, aussi ?