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Quand le monde bascule vers l’Asie

15 juin 2018

Si la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong Un constitue un événement de portée historique, il ne faut pas oublier qu’elle aurait été impossible sans l’environnement créé par les Nouvelles Routes de la soie, projet initié par la Chine en coopération avec les autres membres des BRICS. A cet égard, les deux grands sommets internationaux qui viennent de se dérouler des 8 au 10 juin derniers, illustrent parfaitement la dynamique entre les deux visions du monde qui se sont affrontées jusqu’ici et dont tout indique qu’elles ne pourront continuer à coexister.

Commençons par le sommet du G7 au Québec qui, de l’avis général, fut un fiasco « déprimant », pour reprendre l’expression d’Angela Merkel.

D’emblée, le président Trump a pris tout le monde de court en proposant de réintégrer la Russie dans les négociations. Sa proposition a été soutenue par le nouveau Premier ministre italien Giuseppe Conte, mais les autres dirigeants s’y sont opposés avec véhémence.

Autre point de friction, le locataire de la Maison Blanche a refusé une rencontre bilatérale avec Theresa May, au grand dam des Anglais qui voient se profiler « la fin de la relation spéciale » avec les Etats-Unis. De son côté, Emmanuel Macron a dû faire le deuil du tête à tête prévu avec Donald Trump, annulé pour cause d’arrivée tardive du Président américain, lequel a toutefois rencontré le nouveau chef de gouvernement italien, Giuseppe Conte.

Donald Trump a également décliné de participer à la session du G7 sur le « réchauffement climatique », préférant partir plus tôt pour se rendre à Singapour en vue de préparer le sommet avec le président Kim Jong-un – un signal très clair de ses priorités.

Le désaveu du G7 comme instance représentative a toutefois été parachevé avec le refus de Trump de signer le traditionnel communiqué final. Avant le départ du chef de la Maison Blanche, les participants s’étaient mis d’accord sur un communiqué, mais suite à certains commentaires à la presse du Premier ministre canadien, Justin Trudeau, à la fin du sommet affirmant que les droits de douane américains sont une insulte et que le Canada ne se laissera pas faire, Trump a fait savoir par un tweet qu’en définitive les représentants américains ne signeraient pas la déclaration commune. Il en a profité pour qualifier Trudeau de « malhonnête » et rappeler que le Canada impose des taxes de 270 % sur les produits laitiers américains.

Au-delà du côté grand spectacle, tout cela montre néanmoins l’obsolescence du G7. Contrairement aux années 80, les économies des pays membres du G7, ne sont plus les premières du monde, leur poids politique s’est proportionnellement affaibli et Trump a beau jeu de souligner qu’il serait nécessaire pour tout le monde que la Russie y soit réintégrée.
 
D’ailleurs, la réponse du président Poutine, qui participait à ce moment là au forum de l’Organisation de coopération de Shangaï en Chine, a enfoncé le clou. Après avoir souligné que « la Russie n’a pas choisi de quitter le G7, [mais] nos collègues ont refusé de se rendre en Russie pour les raisons qu’on connaît. Sachez que nous serons heureux de voir tout le monde à Moscou. », il a ajouté que le pouvoir d’achat des pays membres de l’OCS a considérablement augmenté par rapport à celui des membres du G7, reflétant ainsi le déclin économique de ceux-ci.
 
Le problème est que les dirigeants européens, tout comme l’« élite » anti-Trump aux Etats-Unis refusent de voir cette nouvelle réalité. Ils nourrissent encore l’illusion d’un monde unipolaire dans lequel la Russie et la Chine se trouveraient isolées, faibles et encerclées par des puissances qui représenteraient un ordre moral et politique supérieur. Ce n’est tout simplement pas le cas.

Pendant que le G7 essayait de donner le change, le sommet annuel de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui se tenait les 9 et 10 juin à Qingdao, dans la province chinoise de Shandong, a ouvert une « nouvelle page » dans l’histoire du bloc régional, comme l’a déclaré son secrétaire général Rashid Alimov. L’Inde et le Pakistan ont été admis dans l’OCS l’an dernier en tant que nouveaux membres à part entière, rejoignant ainsi la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, tandis que l’Afghanistan, la Biélorussie, l’Iran et la Mongolie y ont le statut d’observateur.

Le président chinois Xi Jinping a donné le ton dans son discours d’ouverture en évoquant « L’esprit de Shanghai, une vision créatrice transcendant des concepts dépassés tels que le choc des civilisations, la Guerre froide et la mentalité à somme nulle, a ouvert une nouvelle page dans l’histoire des relations internationales et remporte un soutien grandissant parmi la communauté internationale. »

Avant le sommet de l’OCS, le président XI avait reçu son homologue russe pour un sommet bilatéral où Poutine s’est vu décerner la « Médaille de l’amitié ». La Russie et la Chine sont au cœur du réalignement stratégique en cours, comme le reconnaissent leurs deux dirigeants, et leurs relations n’ont jamais été aussi bonnes.

La présence à la même table du Premier ministre indien Modi et du président pakistanais Hussaini était particulièrement frappante. Comme l’a déclaré le président Poutine, l’OCS est le forum idéal pour discuter et résoudre les conflits qui continuent de diviser les deux pays. En marge du sommet, M. Xi a tenu des réunions bilatérales avec les deux dirigeants. Le président Rohani de l’Iran, dont le pays espère devenir membre à part entière, assistait également au sommet.

Les pays membres de cette organisation, qui s’intéresse avant tout aux questions de sécurité et économiques, représentent près de 40 % de la population mondiale et environ 20 % de l’économie globale, un pourcentage à la hausse. Pour favoriser le développement dans tous les pays membres, le président Xi a annoncé la création d’une nouvelle ligne de crédit chinoise de 4,8 milliards de dollars.

En ouvrant le banquet dans la soirée du 9 juin, Xi Jinping a évoqué la pensée de Confucius. Shandong, a-t-il noté, « est la province natale de Confucius et le lieu de naissance du confucianisme. En tant que partie intégrante de la civilisation chinoise, le confucianisme estime « qu’une cause juste doit être poursuivie pour le bien-être commun, en préconisant l’harmonie, l’unité et une communauté partagée pour toutes les nations. Ce concept d’unité et d’harmonie a beaucoup en commun avec l’esprit de Shanghai, caractérisé par la confiance réciproque, les bénéfices mutuels, l’égalité, la consultation, le respect des diverses civilisations et la poursuite du développement commun. L’esprit de Shanghai, qui se concentre sur la quête d’un terrain d’entente en mettant de côté les divergences et en poursuivant une coopération mutuellement avantageuse, a obtenu de larges appuis et soutiens internationaux ».

Le président Xi a conclu par une métaphore : « Qingdao est connue comme capitale internationale de la navigation. Ici, de nombreux navires mettent les voiles à la poursuite de rêves. (...) Ensemble, nous devons hisser les voiles de l’esprit de Shanghai, braver vents et marées et entamer un nouveau voyage pour notre organisation. »