« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

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II. Coopération gagnant-gagnant : projets en cours et à venir

L’industrialisation de l’Afrique en marche : Éthiopie, Kenya, Tchad

2 novembre 2017

Sébastien Périmony, responsable Afrique de l’Institut Schiller

Bonjour à tous.

Il y a une image qui a été trop longtemps véhiculée par le monde occidental : celle d’une Afrique pauvre, arriérée, non civilisée, sans histoire, sans gloire et sans héros. Il suffit de se rappeler les mots tragiques d’un président français déclarant à Dakar en 2007 : « Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. »

Il faut donc décoloniser l’histoire de l’Afrique...

La civilisation africaine n’est pas née avec l’arrivée des colons occidentaux ; on pourrait même dire que ce fut le début de son déclin. Aujourd’hui des historiens compétents sont en train de faire le travail, auprès de la jeunesse, de réhabilitation et d’éducation sur cette histoire du continent africain. Ne citons que le livre Africa Unite, de Amzat Boukari-Yabara.

L’Afrique a des langues et pas que des dialectes ou des patois. Le swahili est autant parlé que l’allemand dans le monde ! Et il y a trois fois plus de personnes parlant le lingala que le norvégien...

L’Afrique a eu des royaumes, au Mali, au Bénin et ailleurs. Elle n’est pas composée que de tribus !

L’Afrique a aujourd’hui des nations et pas des ethnies – concept trop souvent utilisé pour une géopolitique du « diviser pour mieux régner ».

L’Afrique est un continent de résistance face à toutes les formes de colonialisme qu’elle a dû subir. Il y eut d’abord la grande civilisation noire d’Egypte, qui comme l’a prouvé Cheikh Anta Diop, fût l’un des berceaux importants de la science et de l’art et a contribué de manière significative à l’émergence de la civilisation grecque.

Enfin, dernier point : on sait qu’il y a eu, en 1776, la Révolution américaine contre l’Empire britannique, puis la Révolution française en 1789. Mais on oublie souvent de mentionner la troisième révolution historique de cette époque en 1804 : la Révolution haïtienne, première République noire fondée par les descendants d’esclaves noirs... prémices du mouvement de libération continental, le « panafricanisme ».

Je laisse ici de côté la résistance au néocolonialisme qui dure depuis les années 1960 et ne citerai que trois résistants : Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio et Thomas Sankara, dont on vient de « fêter » le triste trentenaire de son assassinat du 15 octobre 1987. L’enquête est en cours mais des grandes interrogations pèsent sur la France, pour peser mes mots.

La nouvelle ère du co-développement

Avec l’émergence des BRICS et du programme chinois « Une ceinture, une route » l’Afrique vient de rentrer à deux pieds dans l’ère du co-développement, mettant ainsi fin à la soumission à la logique dite d’ « aide au développement ».

Mise en place le 24 octobre 1970 par l’UNESCO, cette dernière exige en effet – sous forme de charité type dame patronnesse – , des États de l’OCDE de contribuer à hauteur de 0,70% de leur produit national brut. En France on a connu cela avec le docteur Bernard Kouchner (que l’on surnomme en Afrique le docteur « Coûte cher ») et sa politique de sacs de riz.

Selon USAID, l’Agence des États-Unis pour le développement dans le monde, les USA ont donné, depuis 1940, 240 milliards de dollars aux pays du continent africain. Avec quels résultats ? De plus en plus de « failed states » (« États faillis »), un niveau de corruption qui n’a fait que croître, des théâtres de conflit en constante augmentation. Ce qui a fait que cette aide au développement s’est au fur et à mesure transformée en aide militaire, qui a augmenté massivement au détriment de l’aide même, dite humanitaire. Où sont les trains, les ports, les routes, où sont les écoles, les hôpitaux, etc. ? Nulle part.

Et il en est de même pour la politique française qui ne consacre que 0,37 % de son revenu national brut à l’aide au développement, soit 8 miliards ! Dont seulement 40 % vont réellement à l’Afrique...

En ce mois de septembre 2017, l’institut Montaigne, think-tank ultralibéral français, faisait enfin une "découverte extraordinaire" qu’il publia dans un rapport :

« Il est temps (...) de regarder ce qu’est devenue l’Afrique d’aujourd’hui et de considérer les pays africains comme des partenaires, politiques et économiques. C’est de cela dont l’Afrique a besoin : un comportement partenarial. »

Mais plus loin on peut lire :

  • Aide au développement
    = « Opportunité pour les opérateurs économiques français à de nombreux égards... et un levier important de la stratégie d’influence française sur le continent. »
  • Francophonie
    = « Règles et pratiques communes qui facilitent l’implantation des entreprises françaises. »
  • Franc CFA (que j’appelle une « curatelle monétaire » depuis plus de 160 ans, suite à sa création au Sénégal en 1853.)

Passons aux choses sérieuses :

Un monde nouveau s’ouvre donc pour l’Afrique et aujourd’hui « les lions dansent avec les dragons ». C’est le titre d’un rapport du cabinet Mc Kinsey, très réputé dans le monde, publié en Juin 2017 – suite au sommet de Beijing. Il détaille de manière très précise l’évolution des relations entre l’Afrique et la Chine.

L’initiative pour « Une ceinture, une route », lancée en 2013 et présentée sur la scène internationale lors du fameux sommet à Beijing en mai 2017, a créé de nouvelles politiques et de nouveaux fonds pour approfondir l’investissement, l’infrastructure et les liens commerciaux à travers l’Eurasie et l’Afrique.
L’augmentation de l’implication de la Chine sur la scène internationale a été renforcée par la création de trois nouvelles institutions financières de développement mondial : la Banque asiatique d’investissement dans l’infrastructure (AIIB) de 100 milliards de dollars, la Nouvelle Banque de développement (NBD) (anciennement connue sous le nom de Banque des BRICS) et ses 100 autres milliards de dollars, et le Fonds pour la Nouvelle Route de la soie de 40 milliards de dollars. Soit un total de 240 milliards pour ce projet Une ceinture, une route (soit autant que les États-Unis depuis 1940).

Depuis le tournant du 21e siècle, la Chine a été catapultée de relativement petit investisseur en Afrique à partenaire économique le plus important du continent. Depuis le début de ce millénaire, le commerce entre l’Afrique et la Chine a augmenté d’environ 20 % chaque année.
Les investissements directs à l’étranger (IDE) ont augmenté de manière encore plus vertigineuse au cours de la dernière décennie, avec un taux de croissance annuel de 40 % !

Et contrairement aux idées reçues, véhiculées par les médias « mainstream », la Chine ne pille pas l’Afrique. On voit sur ce graphique du rapport Mc Kinsey (réalisé sur plus de 1000 sociétés chinoises présentes sur le continent africain), la contribution de la Chine à l’emploi et à la formation des Africains :

  • 89 % des employés sont des Africains.
  • 64 % de ces salariés reçoivent des formations professionnelles.
  • 44 % des Africains dans ces entreprises ont des formations de managers pour pouvoir eux-mêmes à leur tour réaliser d’autres projets.

En 2015, les engagements chinois en faveur de l’infrastructure en Afrique s’élevaient à 21 milliards de dollars – plus que le total cumulé du Consortium pour les infrastructures en Afrique (ICA), dont les membres sont : la Banque africaine de Développement ; la Commission européenne (CE) ; la Banque européenne d’investissement (BEI) ; la Société financière internationale ; la Banque mondiale et les pays du Groupe des huit (G8).

Comme on le voit sur cet autre graphique de l’étude Mc Kinsey, la Chine est devenue le premier partenaire en terme de commerce, le premier partenaire en terme de financement des infrastructures, le premier en terme d’IDE, etc. Avec des échanges commerciaux qui vont s’élever jusqu’à 440 milliards de dollars d’ici à 2025.
Entre 2012 et 2015, les infrastructures ont augmenté de 16 % par an, pour la réalisation de projets africains les plus ambitieux, du jamais vu sur le continent. C’est ce dont je vais vous parler maintenant.

Premier exemple : le Nigeria

En juillet 2016, le Nigeria a inauguré la première ligne TGV d’Afrique de l’Ouest.

Reliant Abuja à Kaduna, à 150 km/h, trois fois plus vite que les autres trains, les 187 kilomètres de rail sont vite avalés. Cette première ligne à grande vitesse d’Afrique de l’Ouest a été construite par la China Civil Engineering Construction Company (CCECC), et vise à doper l’économie du nord du Nigeria sévèrement mise à mal par la guérilla de la secte Boko Haram. Tout le monde sait que c’est la misère qui pousse les jeunes dans les bras des terroristes et que seul un développement infrastructurel, économique et social, pourra rendre possible une paix durable dans la région.

Le gouvernement nigérian et le géant du rail China Railway Construction Corporation (CRCC) ont signé également un autre contrat de près de 12 milliards de dollars pour la construction d’une ligne ferroviaire de 1402 kilomètres, qui reliera, en longeant la côte et en traversant notamment le delta du Niger, la capitale économique nigériane, Lagos, à la ville de Calabar dans l’Est du pays – en passant par le port Harcourt et le complexe pétrochimique de Warri. 200 000 personnes vont être embauchées pour réaliser ce projet qui, une fois achevé, emploiera en permanence 30 000 salariés.

Il faut savoir que la situation autour du lac Tchad est considérée comme la plus grave crise humanitaire du continent africain. Depuis 2009 et le développement de Boko Haram, ce sont plus de 2,3 millions de déplacés et 7 millions de personnes entre le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Nigéria, qui meurent de faim. On opère aujourd’hui un triage humain malthusien. Et l’on met en place des politiques pour « sauver les plus vulnérables parmi les vulnérables », comme le disent très gentiment les ONG sur place.

Deuxième exemple : l’Ethiopie

Le premier train à grande vitesse en Ethiopie a été inauguré en octobre 2016. Longue de 753 kilomètres, la nouvelle ligne permet de réduire la durée du trajet entre Djibouti et la capitale éthiopienne à 10 heures seulement, au lieu de 7 jours précédemment !

[Dès Septembre 2014 avait été inaugurée la nouvelle autoroute à six voies reliant la capitale Addis Abeba à la troisième ville du pays, Adama, sur une distance de 85 km. Propriété d’une société publique, cette autoroute a été construite par la China Communications Construction Company (CCCC) et inaugurée le 14 septembre 2014.]

Comme l’a déclaré, lors d’une précédente conférence de l’institut Schiller, Mr Bereket Simon, conseiller du Premier ministre éthiopien Haile Mariam Dessalegn, c’est un vent d’optimisme qui souffle actuellement sur son pays, dans le cadre du partenariat gagnant-gagnant mis en place avec la Chine. Ainsi :

1. Le nombre d’enfants scolarisés a doublé en 10 ans. 30 nouvelles universités ont été créées et le nombres d’étudiants dans l’éducation supérieure est passé de 3000 à 37 000 au cours de la même période ; ce qui nous laisse imaginer l’impact sur le futur de la société.
2. La puissance électrique installée, un autre facteur très important de développement, est passée de 350 mégawatts à 2400, auxquels s’ajouteront encore 6000 MW en 2018, lorsque le grand barrage éthiopien de la Renaissance sera inauguré.
3. Une extension significative du réseau de chemins de fer est en cours, qui devrait passer de 800 à 4000 km dans les années à venir.

Et, cerise sur le gâteau :

En septembre 2015, a été inaugurée la première ligne de métro de toute l’Afrique subsaharienne, reliant l’aéroport à la capitale Addis-Abeba. Un projet financé à 85 % par la Banque d’exportation et d’importation de Chine et par le gouvernement éthiopien, pour un total de 475 millions de dollars ; et réalisé là encore par la China Railways Engineering Corporation. L’exploitation du réseau est assurée par l’Ethiopian Railways Corporation et la Shenzhen Metro Company. Le tout assurant 31 km de ligne de métro, 39 stations et 60 000 passagers par jour.

Dernier exemple : le Kenya (cf. vidéo)

La banque chinoise EXIM a financé à plus de 90 % le premier chemin de fer à grande vitesse du Kenya pour un montant de 3,8 milliards de dollars.

Ainsi, le 31 mai 2017, grâce à la Chine, le président Uhuru Kenyatta a pu inaugurer dans une ambiance festive une ligne ferroviaire de 472 km reliant la capitale Nairobi à Mombasa, le plus grand port d’Afrique de l’Est.

Cette ligne de chemin de fer est le plus grand projet d’infrastructure entrepris par le Kenya depuis son indépendance en 1963.

(Cf. vidéo) Voici Concelia Were. Elle a 23 ans, est ingénieur en électricité et parle couramment le chinois. Elle a été l’une des huit femmes à avoir été formées pour être les premières conductrices de locomotive du Kenya. C’est elle qui a fait le premier voyage officiel avec le Président à bord !

D’après mes calculs et d’un point de vue purement économique, le sourire de cette Kenyane vaut mille fois plus que tous les produits dérivés de la planète finance ; car il est l’expression même du nouveau paradigme lancé par Xi Jinping et son projet « Une ceinture, une route ».

Ici, un autre formateur chinois qui a enseigné à un ingénieur africain de formation. Mais ce dernier n’ayant pas de trouvé de travail, il était devenu chauffeur de taxi. Aujourd’hui, grâce au projet et à la formation, il a pu réaliser son rêve de devenir ingénieur et on le voit là en train de mettre en place des pylônes électriques sous l’oeil inquiet et bienveillant de son formateur.

Dans ce reportage il y a beaucoup de choses très touchantes, dont une discussion entre un formateur et un travailleur Kenyan ; « Quand je ne serai plus là, surtout tu ne devras rien négliger lors des tests. Les tests sont très importants dans ce genre de projets. Tu sais pourquoi je suis si strict avec toi ? - Non - Parce que tu es le premier Kenyan à faire ces tests. Si tu ne les fais pas bien maintenant, tu ne pourras pas bien l’enseigner à tes compatriotes. »

Ici l’on voit la formation en résistance des matériaux, par exemple dans les laboratoires (plus de six grands laboratoires de recherche scientifique ont été créés) ; ici une scène où l’on teste la pression sur les rails, etc. Sur ce projet ce sont 46 000 emplois qui ont été créés pour les Kenyans. Ils ont travaillé parfois jour et nuit et le projet a été réalisé en un temps record : moins de 1000 jours. Selon les Chinois, les Kenyans étaient tellement enthousiastes que s’ils les avaient écoutés, ils les auraient fait travailler plus de 80 heures par semaine !

Le Président a inauguré le train le 31 mai 2017. Cela a nécessité la création de 79 nouveaux ponts dans la région, 33 stations le long de la route pour deux ans et demi de travail.

Présent lors du Forum « Une ceinture, une route » à Beijing les 14-15 mai, le président Kenyatta a obtenu une promesse de financement supplémentaire à hauteur de 3,5 milliards de dollars, pour la poursuite de la ligne jusqu’à Malaba, à la frontière ougandaise. Ces réalisations sont les prémices d’une révolution en Afrique : le premier chemin de fer transcontinental, qui ira probablement de Mombasa jusqu’à Pointe-Noire, de l’autre côté.

A l’occasion d’un sommet Chine-Afrique en 2012 organisé tous les trois ans, Li Keqian, Premier ministre chinois, avait déclaré : « Je rêve de voir toutes les capitales africaines interconnectées grâce à des trains à grande vitesse, afin de renforcer l’intégration régionale et le développement ». « La Chine est prête à coopérer avec l’Afrique pour transformer ce rêve en réalité ».

La Chine est prête, et c’est le défi que nous venons lancer aujourd’hui à la France : celui de voir l’Afrique avec les yeux du futur.

Merci.