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Le rôle de la République russe dans le nouvel ordre du monde

Vladimir Morozov, coordinateur des programmes au conseil des affaires internationales de Russie

26 juillet 2018

Vladimir Morozov, coordinateur des programmes au conseil des affaires internationales de Russie

Mesdames et Messieurs

Tout d’abord, permettez-moi de remercier personnellement l’Institut Schiller et Mme Zepp-LaRouche pour m’avoir donné l’occasion d’être ici aujourd’hui, avec vous tous, et de pouvoir discuter avec des invités aussi estimables et dignes d’intérêt sur l’avenir de l’ordre mondial et le rôle que les différents pays et régions peuvent y jouer.

Je partage, moi aussi, l’idée que dans la dynamique politique et économique actuelle, aussi bien au niveau global que régional et national, il est grand temps de discuter ouvertement de l’avenir des relations internationales et des principes qui devraient guider les interactions entre les Etats et les régions.

Laissez-moi d’abord vous faire part de quelques idées clés dont je voudrais discuter avec vous.
Premièrement, même si l’on admet que le monde unipolaire, la domination absolue d’une superpuissance, est sur le point de se terminer, il n’y a pas pour l’instant d’alternative claire, faisable et à notre portée. Un monde multipolaire, comme le préconisent depuis longtemps de nombreux pays, ne peut constituer une meilleure alternative. Deuxièmement, le rôle de la Russie dans le nouvel ordre mondial sera davantage déterminé par sa propre dynamique interne que par l’agencement de l’ordre mondial lui-même. Cependant, elle jouera un rôle important dans toutes les régions du monde, et peut-être aussi au niveau international, en essayant non seulement de stabiliser son voisinage immédiat, mais aussi en tant qu’interconnexion pour l’Eurasie et garant de la sécurité et de la stabilité mondiale. Troisièmement, et j’estime que c’est un des points cruciaux, nous ne pouvons pas changer l’ordre mondial du jour au lendemain. Si nous voulons un changement graduel plutôt que révolutionnaire – ce qui impliquerait une guerre mondiale – nous devons d’abord concentrer nos efforts à restaurer la confiance. Mais la confiance n’est pas non plus quelque chose que nous pouvons restaurer du jour au lendemain.

Tout d’abord, il est largement admis que la seule alternative au présent statu quo est un monde multipolaire. Quand on parle de l’avenir de l’ordre mondial, presque tout le monde, en Russie, en Europe, en Chine, au Moyen-Orient, s’accorde à dire que l’ordre mondial souhaitable doit être multipolaire. Mais l’idée de multipolarité remonte aux années 1970, avec l’émergence des pays d’Asie et du Pacifique, avec la création de la Commission trilatérale, etc., et ces idées étaient très populaires au milieu des années 1990. Pourtant notre monde n’est toujours pas multipolaire, intrinsèquement. Et de plus, quand on parle de polarité – multipolarité, unipolarité – les gens ont tendance à confondre les définitions de ce dont il s’agit.

La multipolarité est, en fait, une autre version de la situation post Congrès de Vienne : un ordre mondial dominé par l’équilibre des puissances et divisé en plusieurs centres de pouvoir, en compétition entre eux pour l’accès à des ressources mondiales limitées. Bien qu’un tel ordre repose sur les intérêts de plusieurs Etats, il ne prend jamais en compte ceux des pays plus petits, et ceux-ci, qui n’entrent pas dans l’équilibre mondial, sont tenus pour quantité négligeable par les grandes puissances. Cet ordre marquerait en quelque sorte le retour de la géopolitique, ce que nous cherchons tous à éviter lorsque nous discutons de l’avenir de l’ordre mondial.

Quelle peut donc être l’alternative à un monde unipolaire ou multipolaire ? Ce débat est de plus en plus ouvert en Russie et récemment, nous avons publié un article de notre directeur général, affirmant que l’alternative à la multipolarité pouvait être le multilatéralisme. [ « Pourquoi le monde ne devient-il pas multipolaire », par Andrey Kortonov]. Cela pourrait être la meilleure alternative pour empêcher le monde de basculer dans l’affrontement, et donc dans une guerre mondiale.

La principale différence entre multipolarité et multilatéralisme est que le multilatéralisme est basé sur l’équilibre des intérêts, plutôt que sur l’équilibre des puissances. Un tel ordre ne peut pas reposer uniquement sur les structures existantes en Occident, comme l’OTAN, l’Union européenne, le NAFTA, mais doit aussi inclure les Nations unies, le G20, l’OCDE, l’Organisation de coopération de Shanghai, la Coopération Asie-Pacifique (APEC) ; il serait alors possible (je dis bien) de déboucher sur une sorte de système collectif de sécurité au Moyen-Orient et en Afrique.

Cependant, nous devons prendre en compte que ce que Donald Trump est en train de faire est le symptôme d’une fatigue des institutions, non seulement à l’Ouest mais aussi à l’Est. Et par conséquent, si nous voulons aller vers un monde multilatéral, nous devons nous concentrer non seulement sur les institutions, mais aussi sur les régimes, les modes de gouvernement, et avant tout sur la non prolifération nucléaire et l’aide au développement.

Pour parler du rôle de la Russie dans le nouvel ordre international, j’estime que celui-ci sera largement déterminé par sa dynamique interne. Poutine est entré dans sa dernière mandature, et maintenant il va probablement se concentrer davantage sur l’aspect intérieur que sur l’international. Cela comprend plusieurs réformes économiques majeures concernant les retraites, la production intérieure, etc., et bien entendu, la question de la transition du pouvoir et de la stabilité politique après 2024.

Cependant, cela ne signifie pas que la Russie va délaisser la scène internationale. Nous n’avons pas à nous impliquer dans toutes les affaires qui se présentent à nous, mais la priorité pour la politique étrangère de la Russie et sa position dans le monde, reste sa sécurité intérieure et extérieure. Cela implique, non pas que la Russie cherche à déstabiliser les régions limitrophes, comme les Occidentaux l’en accuse constamment, mais qu’elle se tient prête à utiliser sa puissance militaire et même à la projeter outremer, comme dans le cas du Moyen-Orient et de la Syrie, pour aider à maintenir la stabilité et préserver ses intérêts nationaux.

C’est en cela que la Russie diffère notablement de l’Union européenne et de la Chine, qui ne s’impliquent pas dans des opérations militaires outremer, mais aussi des États-Unis, qui, eux, s’ingèrent constamment dans les affaires mondiales pour défendre leurs intérêts à court terme.

Deuxièmement, alors que la Russie est intéressée à stabiliser les régions frontalières, en particulier le voisinage commun entre l’Union européenne et la Russie, entre la Russie et la Chine, etc., elle compte mettre l’accent sur l’initiative chinoise « Une ceinture, une route ». Pour la Russie, cette initiative n’est pas uniquement un pur projet économique, favorisant sa position comme plaque tournante de l’Eurasie, mais c’est aussi un moyen de stabiliser son voisinage le plus dangereux, notamment les pays d’Asie centrale et l’Afghanistan, qui peuvent exploser si nous n’arrêtons pas l’extrémisme qui s’y propage et si nous n’apportons pas à ces peuples une alternative économique adéquate au terrorisme et à la culture de drogue. C’est pourquoi la Russie continuera à coopérer avec la Chine, comme l’ont fait les présidents Poutine et Xi Jinping en se mettant d’accord pour développer ensemble l’Union économique eurasienne et l’Initiative une ceinture, une route.

Aussi, quand on parle de la spécificité de la politique étrangère russe, je suis plutôt sceptique à propos du terme « eurasianisme ». Je lui préfère personnellement celui de puissance euro-pacifique, car nous devons admettre que la Russie est un pays européen. Mais, ayant accès à la région du Pacifique, il sera impliqué dans toutes les affaires, problèmes et conflits qui surviendront dans cette région du Pacifique, et peut aussi intervenir dans la résolution de ces conflits, en particulier celui de la Corée du Nord. De plus, le fait d’avoir un accès à l’Asie-Pacifique confère à la Russie des relations spéciales non seulement avec la Chine, mais avec la République de Corée, le Japon, et aussi avec les États-Unis.

Nous pouvons aussi anticiper l’engagement ultérieur de la Russie en Syrie, après que la situation sera stabilisée et le terrorisme mis en échec. Ce que la Russie propose constamment, en plus de la reconstruction d’après guerre, c’est de mettre en place un système de sécurité collective pour le Moyen Orient, qui devra inclure non seulement la Syrie, mais aussi Israël, l’Arabie saoudite, l’Iran, la Chine, les États-Unis, l’Union européenne et, bien sûr, la Russie, comme garants d’une paix durable pour la région.

J’aime l’idée de Pont terrestre eurasiatique, mais il ne s’agit pas seulement d’un projet d’infrastructures pour construire des lignes de chemins de fer depuis l’Allemagne jusqu’à Moscou ; il s’agit aussi de contacts entre les peuples. Alors que nous fonctionnons encore avec des régimes de visas entre l’Union européenne et la Russie, cela empêche concrètement les relations entre les gens et les échanges culturels, les échanges d’idées, les échanges de perspectives.

Enfin, comme nous savons bien que l’ordre mondial ne peut pas être changé du jour au lendemain, nous pouvons cependant proposer quelques remèdes immédiats qui pourraient aider à stabiliser, en attendant, les relations Russie-Occident et spécialement les relations Russie-Etats-Unis. Tout d’abord, je pense que vous êtes nombreux ici à vous réjouir du prochain sommet Trump-Poutine à Helsinki en juillet, peut-être pas autant, je suppose, que du sommet Trump-Kim Jong-un – mais quand même ! Je pense que nous ne devons pas attendre beaucoup de ces pourparlers, parce que les deux pays viennent avec une feuille de route claire : d’abord restaurer les relations bilatérales Russie-Occident. Mais néanmoins, je pense que si ce sommet a lieu, ce sera une avancée majeure par rapport aux quatre ou cinq dernières années, vu que le dernier sommet équivalent s’est tenu il y a six ans, en 2012, entre Obama et Medvedev. Et ces pourparlers peuvent créer le climat de confiance et de coopération qui pourrait aider à remettre les relations sur les rails. Cela est vrai aussi pour la possible prochaine visite en Russie de représentants du Congrès américain.

A quoi peuvent ressembler ces remèdes immédiats ?

Premièrement, nous devons rétablir la représentation diplomatique des États-Unis en Russie et réciproquement ; parce que l’expulsion de diplomates n’affecte pas seulement le dialogue politique, mais aussi les contacts entre les personnes. Aujourd’hui, pour un citoyen russe, obtenir un visa pour les États-Unis peut prendre jusqu’à six mois, voire un an, et je suppose que c’est la même chose aux États-Unis.

Et une fois que nous aurons établi un dialogue politique, la question la plus urgente à discuter pour les deux Présidents sera de maintenir l’équilibre stratégique. Cela veut dire non seulement le traité START et son extension possible, avec tout le désarmement nucléaire qui s’ensuit, mais aussi l’avenir du traité INF (forces nucléaires de portée intermédiaire). La préservation de ce dernier traité est vitale pour la sécurité européenne, si nous voulons éviter une course aux armements toujours accrue et une possible escalade sans précédent. Nous avons besoin d’un dialogue ouvert pas seulement entre politiques, mais aussi entre techniciens, y compris militaires, sur les problèmes concernant la mise en œuvre de ces traités, et les actions à entreprendre pour résoudre nos divergences.

Les prochaines étapes seront, bien entendu, les pourparlers sur la Syrie : la stabilisation du pays et le passage du pouvoir des terroristes au gouvernement légitime. Et aussi la gestion du problème ukrainien. Pourtant je ne m’attends pas à ce qu’il y ait beaucoup d’avancées sur l’Ukraine dans l’immédiat, mais, si nous avons un climat de confiance, si nous avons un climat de coopération, nous serons capables de trouver une solution.

Maintenant, encore une fois, merci beaucoup pour votre attention, et j’attends vos questions.