« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

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Au « grand jeu », on ne gagne pas à tous les coups

27 avril 2018

Depuis un certain temps déjà, Londres s’érige en champion du « monde libre », chargé de sauvegarder la démocratie et de combattre le totalitarisme sous toutes ses formes. Ce serait aux Britanniques qu’il reviendrait d’assumer ce rôle, affirme solennellement son élite, en désignant l’instabilité d’un Donald Trump comme justification à cette prétention. En réalité, si Trump inquiète tellement dans les instances dirigeants britanniques, ce n’est pas tant pour son caractère imprévisible que pour son souhait d’établir de bonnes relations avec la Russie et la Chine et non de poursuivre la ligne géopolitique défendue par l’empire et ses alliés, les néoconservateurs américains comme les démocrates proches d’Hillary Clinton. La Première ministre Theresa May aime d’ailleurs à répéter que le Royaume-Uni entend revenir sur la scène internationale pour battre en brèche son principal ennemi : la Russie.

Ainsi, dans un discours prononcé le 13 novembre 2017, celle-ci a présenté sa vision du rôle que le Royaume-Uni devrait jouer sur le plan international, avant tout pour contenir l’« agressivité » russe. Lors du banquet du Lord-maire, elle a annoncé un nouveau rôle pour une « Grande-Bretagne globale » dans ce monde en plein changement : « Nous sommes la cinquième économie du monde (...), nous avons le deuxième budget de la défense de l’OTAN, (...) nous avons la suprématie intellectuelle de nos universités exceptionnelles, et la finance internationale de cette grande City de Londres. »

Dans ce monde, « la tâche pour une Grande-Bretagne globale se présente clairement. (...) [Nous devons] défendre l’ordre international et ses règles contre les Etats irresponsables qui cherchent à le saper. » Leur chef de file est la Russie, a-t-elle déclaré, avant d’en énumérer les méfaits.

« Aussi ai-je un message très simple à l’adresse de la Russie : nous savons ce que vous êtes en train de faire. Mais vous n’y arriverez pas. Parce que vous sous-estimez la résistance de nos démocraties, l’attraction durable des sociétés libres et ouvertes et l’engagement des nations occidentales envers les alliances qui nous lient. »

L’hôte du banquet était le maire de la City de Londres, cette ville d’un mille carré gouvernée par la Corporation de la Cité de Londres. Pour les financiers, Mme May n’avait que louanges : « Vous êtes les porteurs d’une certaine idée de l’ordre économique sur lequel repose la croissance depuis un siècle. » Sur le plan de l’expertise, des services juridiques, de la comptabilité et de la finance, « cette grande City est le numéro un mondial. Ainsi, Monsieur le Lord-maire, nous vivons une époque de défis. Mais je suis convaincue qu’une Grande-Bretagne globale a la capacité et la responsabilité d’être à la hauteur de l’enjeu. »

Il semblerait toutefois que dans cette entreprise de défense des « valeurs occidentales » les Britanniques se soient égarés, provoquant un retour de flamme intempestif, comme en témoigne la dénonciation de « l’Empire britannique » par la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères Maria Zakharova et différentes déclarations venues de Chine. L’empressement avec lequel les autorités de Londres ont accusé la Russie d’avoir empoisonné l’ancien espion russe Sergueï Skripal et sa fille en Angleterre, sans même se donner la peine de présenter la moindre preuve, était déjà un pas de trop. La décision de bombarder la Syrie, avant même l’arrivée de l’équipe de l’OIAC sur place, en fut un autre.

Au demeurant, il n’aura pas échappé aux observateurs que Philip May, le mari de la Première ministre, travaille pour la société Capital Group, actionnaire majoritaire de BAE Systems et deuxième actionnaire de l’américaine Lockheed Martin, et que les actions de ces deux géants de la défense sont montées en flèche suite aux frappes contre la Syrie.

Quoiqu’il en soit, cette suite de « faux pas » provoque une indignation légitime dans le pays. Aussi l’opposition se renforce-t-elle au Royaume-Uni même, y compris dans les plus hautes sphères où plusieurs personnalités se sont exprimées sans mâcher leurs mots.

  • L’ancien ambassadeur anglais en Syrie, Peter Ford, déclarait le 17 avril sur Fox News qu’il « existe une possibilité réelle que nous nous soyons fait avoir. Je pense que les conseillers du Président [Trump] l’ont très mal conseillé ».
  • Le 19 avril, Lord Andrew Green de Deddington, ancien ambassadeur britannique en Syrie, déclarait dans les colonnes du magazine The House :« nous devons ravaler notre orgueil » et chercher à établir des liens avec Bachar el-Assad. Ce dernier, selon lui, « est là pour rester » et « la simple vitupération ne constitue pas une stratégie ». Il recommande au gouvernement de concentrer ses énergies sur le combat contre Daech et ses alliés.
  • Lord Alan West, ancien chef de la Royal Navy : « Si j’étais conseiller du Président Assad, pourquoi l’aurais-je incité à utiliser l’arme chimique ? Cela n’a aucun sens. Pour les groupes d’opposition djihadistes, en revanche, j’en vois parfaitement l’intérêt. » Il a également souligné que les groupes d’opposition à l’origine des rapports sur Douma ne sont pas neutres et ne sont pas des sources fiables.
  • L’ex-dirigeant des Forces spéciales britanniques, le major-général Jonathan Shaw, a déclaré : « Pourquoi Assad aurait-il eu recours à l’arme chimique ? Il a gagné la guerre. (…) Je ne suis pas le seul à le penser, d’autres commandants britanniques de haut niveau partagent mon point de vue. Aucune logique ne vient soutenir l’implication d’Assad. Il a convaincu les rebelles de quitter par autocar les zones occupées. Il récupère le territoire. Pourquoi utiliser du gaz contre eux ? Les djihadistes et autres groupes d’opposition auraient beaucoup plus de motifs pour le faire. Ils pourraient vouloir maintenir ainsi l’engagement des Américains. »
  • Lord Andrew Green, ancien ambassadeur en Syrie de 1991 à 1994, a fait remarquer au Times qu’il y a « un grand nombre de gens dans les zones contrôlées par le gouvernement syrien qui préféreraient de loin le régime actuel, avec tous ses défauts, plutôt que l’alternative ». Le quotidien de Londres s’est indigné du fait que Lord Green et l’ancien chef des Services spéciaux de l’Armée de l’air (SAS), le major-général John Holmes, soient membres de la British Syria Society (BSS) dirigée par l’ambassadeur Ford, organisation que le Times accuse « de se faire l’apôtre du régime brutal en Syrie ».

Que de telles critiques soient entendues au sein de l’establishment militaire et diplomatique du Royaume-Uni laisse à penser que la tentative de provoquer un changement de régime à Washington et à Moscou est allée trop loin. Assisterons-nous bientôt à un changement de régime à Londres ?